Irak - Le président kurde entend peser dans le débat constitutionnel

Le nouveau chef de l'État irakien, Jalal Talabani, entend peser de tout son poids dans le futur débat constitutionnel. Il s'en est expliqué au quotidien Libération.

Libération: Un Kurde président de l'Irak. C'est un moment historique!

J. Talabani: Cela marque une nouvelle ère dans l'histoire de notre pays. Pour la première fois, ses dirigeants ont été désignés lors d'élections démocratiques et non pas imposés par un coup d'État. Pour moi, en tant que Kurde, cela signifie qu'il y a dorénavant une égalité complète entre tous les Irakiens. Les Kurdes ne sont plus des citoyens de seconde classe.

Libération: En Irak, la fonction de président n'est-elle pas surtout honorifique?

J. Talabani: Détrompez-vous. Le bloc kurde réclamait l'un des postes dirigeants, la présidence de l'État ou la tête du gouvernement, et m'avait désigné comme son candidat. Le président est le garant de la souveraineté de l'Irak, il commande les armées et exerce un droit de regard sur l'action gouvernementale. Il peut opposer son veto à toute décision qu'il juge inacceptable.

Libération: Vous comptez donc jouer un rôle clé lors du débat sur la Constitution.

J. Talabani: Elle va être rédigée par un comité élu par l'Assemblée, assisté par des experts et des personnalités sunnites non élues. Je peux user de mon droit de veto et le bloc kurde dispose de 77 députés. Nous jouerons donc un rôle très important dans ce processus. Le texte devra ensuite être approuvé par référendum. Par la loi, trois provinces [le Kurdistan autonome est composé de trois provinces] pourront le rejeter à la majorité des deux tiers des voix. Il doit donc faire l'objet d'un consensus entre Arabes sunnites, chiites et Kurdes. Sans accord, il ne sera pas adopté.

Libération: Durant ce débat, quelles seront vos lignes rouges?

J. Talabani: Nous nous opposerons à tout ce qui contient en germe un retour à la dictature. Nous demandons un système fédéral, basé sur la démocratie et l'égalité. Nous voulons aussi que la charte provisoire [établie par l'ex-proconsul américain Paul Bremer et le conseil de gouvernement transitoire] serve de source principale à cette constitution.

Libération: L'ayatollah Sistani, parrain de la liste chiite, exige que dans la Constitution l'islam soit reconnue comme source principale du droit.

J. Talabani: Au terme de la charte provisoire, l'islam est une des sources de la législation, non sa source principale. Nous reconnaissons l'identité musulmane du peuple irakien dans le respect des autres confessions, chrétiennes, yazidi ou sabéenne. Mais nous n'accepterons pas que l'islam soit la source principale du droit. Toutes les parties ont d'ailleurs accepté que les principes contenus dans la charte provisoire figurent au programme du nouveau gouvernement.

Libération: Réclamez-vous toujours le rattachement de Kirkouk et de ses champs pétroliers au Kurdistan autonome?

J. Talabani: Cette question sera examinée quand la situation sera redevenue normale, conformément à l'article 58 de la charte provisoire. Nous avons convenu que ses habitants [Kurdes], expulsés par le régime baasiste, regagnent d'abord leurs foyers. Ceux qui ont été installés par la dictature, dans le cadre de sa politique d'arabisation, doivent repartir dans leurs régions d'origine. Une fois ce processus achevé, la population locale décidera elle-même si elle veut dépendre du gouvernement régional kurde ou pas.

Libération: Par référendum?

J. Talabani: Oui, par un référendum ou par des élections.

Libération: À quand le départ des forces

étrangères?

J. Talabani: Elles doivent rester tant que nos propres forces ne seront pas capables de maintenir la sécurité et d'éradiquer le terrorisme. Quand ce sera le cas, nous leur demanderons de partir. Sans fixer de délai, j'estime que cela n'interviendra pas avant la fin de 2006.

Intégration des sunnites

Libération: Comment intégrer les sunnites, grands absents du scrutin, au processus politique?

J. Talabani: Ils ont été dissuadés de participer aux élections sous la menace terroriste. Ils payent aussi les erreurs tactiques de certains de leurs leaders. Maintenant, la majorité d'entre eux regrettent ce boycottage et veulent prendre part au prochain scrutin prévu dans un an. En dépit de leur nombre réduit au Parlement, nous essayons de les intégrer au processus démocratique. Ils ont obtenu un poste de vice-président. Nous nous efforçons de leur réserver des ministères et de les inclure dans le débat constitutionnel.

Libération: Dans votre discours d'investiture, vous avez évoqué une amnistie pour les terroristes.

J. Talabani: Pas pour tous. Les terroristes ne rentrent pas tous dans la même catégorie. Certains Irakiens croient qu'à travers la soi-disant résistance ils peuvent contraindre les Américains à quitter l'Irak et comprennent aujourd'hui que ce n'est pas possible. Nous pouvons faciliter leur réintégration dans le jeu démocratique. Mais les criminels d'al-Qaïda ou de Zarqaoui, qui mènent une guerre d'extermination contre les chiites et les Kurdes, doivent être éradiqués.

Plus question d'indépendance

Libération: Votre élection à la présidence de l'Irak marque-t-elle la fin du rêve d'indépendance kurde partagé par tout votre peuple?

J. Talabani: Le rêve est une chose, la réalité, une autre. Les Kurdes ont voté en majorité pour notre liste qui revendique une fédération dans le cadre de l'Irak et non l'indépendance. Comme tout autre peuple, ils veulent le droit à l'autodétermination. Mais confrontés à la réalité, ils comprennent que ce n'est pas possible. Car même si nos voisins ne nous attaquent pas mais se contentent de fermer leurs frontières, un Kurdistan indépendant ne peut pas survivre.