Fragile démocratie mexicaine

Saint-Domingue — Profitant de ce que tous les regards étaient tournés vers le Vatican en cette veille des funérailles de Jean-Paul II, les députés mexicains ont validé, jeudi 7 avril, la procédure visant à exclure le maire de Mexico de la prochaine élection présidentielle, dont il était le favori, en 2006. Cette décision, lourde de menaces pour la fragile démocratie mexicaine, suscite l'inquiétude des investisseurs, surtout aux États-Unis, principal partenaire commercial et migratoire du Mexique. La levée de l'immunité et la destitution d'Andres Manuel Lopez Obrador sont le fruit d'un accord entre le Parti d'action nationale (PAN, conservateur) du président Vicente Fox et le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui exerça le pouvoir de manière autoritaire durant soixante et onze ans.

Depuis la victoire de M. Fox qui, en 2000, a mis fin à l'hégémonie du PRI, ces deux partis ont été incapables de négocier le vote des grandes réformes structurelles, en matière fiscale et énergétique, promises par l'ancien patron de Coca-Cola. Et, aujourd'hui, ils n'hésitent pas à faire cause commune pour barrer la route à M. Lopez Obrador, le candidat déclaré du Parti de la révolution démocratique (PRD, gauche), au risque de plonger le Mexique dans une période de troubles et de mettre en péril la légitimité des élections, principale conquête qu'incarnait Vicente Fox.

Le maire de Mexico se dit victime d'un complot monté par M. Fox et l'ancien président (PRI), Carlos Salinas de Gortari. Il soutient que l'accusation motivant son exclusion de la course présidentielle est «politique». Elle apparaît, en tout cas, dérisoire au regard de ses conséquences. Il lui est reproché de n'avoir pas respecté une décision de justice suspendant la construction d'une voie d'accès à un hôpital sur un terrain en litige à la périphérie de la capitale.

Vicente Fox et ses alliés du PRI proclament que nul n'est au-dessus des lois et que cette affaire met en jeu l'État de droit. Cet argument ne convainc personne dans ce pays où la justice est à géométrie variable. Les responsables de scandales portant sur des sommes considérables, comme la faillite des banques dans les années 1990, les «amis de Fox» ou le financement du PRI par le syndicat du pétrole, bénéficient toujours d'une impunité sans faille.

Andres Manuel Lopez Obrador inquiète une partie des milieux d'affaires, qui voient en lui un leader populiste et autoritaire et le comparent au Vénézuélien Hugo Chavez. Ils craignent qu'il ne remette en cause les mesures de libéralisation économique adoptées depuis dix ans et creuse les déficits pour financer ses politiques sociales. Le maire de Mexico, qui a acquis sa popularité en distribuant des subsides aux personnes âgées et en construisant des autoroutes urbaines, rejette ces accusations.

Inquiétudes américaines

Son modèle, prudent, est le président brésilien «Lula», dont il vient de lire une biographie. Il accuse les élites politiques et économiques de vouloir bloquer son «projet alternatif de nation» fondé sur la justice sociale pour défendre leurs privilèges et leurs réseaux d'impunité. Le maire de Mexico a ironiquement remercié Vicente Fox d'être son meilleur propagandiste. L'offensive dont il est la cible depuis près d'un an lui a assuré une présence quasi quotidienne dans les médias. Sa popularité n'a cessé de s'étendre au-delà de la capitale et du PRD, grâce aux «réseaux citoyens» assurant sa défense. En cherchant à le détruire, ses adversaires en ont fait un «martyr». Se comparant à Martin Luther King, à Gandhi et à Mandela, il se dit prêt à faire campagne depuis la prison et incite ses partisans à la résistance pacifique.

Les marchés financiers ont manifesté leur nervosité devant la crise politique. La Bourse et le peso ont reculé. «La disqualification de M. Lopez Obrador serait un désastre pour le système politique du Mexique et peut-être pour sa stabilité à long terme», a mis en garde le Washington Post. Le Financial Times a également souligné que l'exclusion du maire de Mexico «affaiblirait la démocratie mexicaine... et pourrait provoquer, lors des élections de l'an prochain, une crise politique susceptible de miner la stabilité économique obtenue si difficilement». Le New York Times estime que M. Lopez Obrador «peut ne pas être le bon choix pour la présidence, mais que c'est à l'électorat du Mexique qu'il revient d'en décider».

Depuis dix ans, le Mexique s'est transformé, en partie grâce à l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Dixième économie mondiale, ses exportations vers les États-Unis n'ont cessé de progresser.

Mais cette mutation n'a pas profité à une grosse moitié de la population, qui vit toujours dans la pauvreté. Ces exclus de la modernisation ont trouvé en M. Lopez Obrador une raison d'espérer. L'empêcher de se présenter ne pourrait qu'aggraver la fracture sociale, dans ce pays où les inégalités restent béantes.