Afghanistan - Taliban: une espèce en voie de disparition

Réfugiés au Pakistan depuis l’intervention américaine qui a renversé leur régime, les talibans, aujourd'hui fatigués, de moins en moins nombreux, seraient prêts à déposer les armes et à retourner dans leurs villages.
Photo: Agence Reuters Réfugiés au Pakistan depuis l’intervention américaine qui a renversé leur régime, les talibans, aujourd'hui fatigués, de moins en moins nombreux, seraient prêts à déposer les armes et à retourner dans leurs villages.

Khost, Afghanistan — Confortablement installé dans son petit bureau de Khost, une ville située près de la frontière pakistanaise, à 180 kilomètres au sud-est de Kaboul, Ghazi Nawaz, chef du conseil des tribus de la province, range des documents, apparemment confidentiels. «Ce sont les derniers comptes rendus des discussions entre le gouvernement et des responsables talibans», dit-il, un brin mystérieux. Compagnon de route des fondamentalistes afghans jusqu'à ce qu'il se rallie, à la mi-2004, aux autorités afghanes du président Karzaï, Ghazi Nawaz possède encore de solides contacts chez les rebelles. «Ils savent que leur combat est fini et qu'il vaut mieux regagner le pays pour retrouver une vie normale», explique-t-il.

Réfugiés au Pakistan depuis l'intervention américaine, fin 2001, qui a renversé leur régime, les talibans opéraient jusque-là de part et d'autre de la frontière. La petite ville de Miranshah, au coeur de la zone tribale pakistanaise du Waziristan, était devenue leur nouveau sanctuaire. Aujourd'hui acculés, de moins en moins nombreux et très fatigués, ils seraient prêts à déposer les armes et à retourner dans leurs villages. Plusieurs responsables talibans provinciaux se sont déjà rendus ces dernières semaines. Notamment le mollah Amanullah, l'un des plus hauts dignitaires à avoir rejoint le gouvernement.

Un mollah comme médiateur

«C'est une excellente surprise, se réjouit un expert des Nations unies. Nous pensions au contraire que la présence de militaires étrangers en terre afghane allait attirer des milliers de djihadistes, prêts à se battre contre les infidèles.» Engagé secrètement depuis octobre 2003, le dialogue entre le nouveau régime et les talibans commence à porter ses fruits. Les premières rencontres entre le président Hamid Karzaï — à l'époque chef de l'administration intérimaire — et les rebelles remontent à octobre 2003, quand les Américains avaient remis en liberté le mollah Wakil Ahmad Muttawakil, ancien ministre des Affaires étrangères du régime déchu. Emprisonné depuis 2001, le mollah s'est soumis au gouvernement, qui l'a envoyé dans les zones de guérilla talibane comme médiateur afin de rallier les combattants en leur offrant une amnistie. Mollahs et chefs de tribus ont progressivement été intégrés à ce processus.

«Sur les 1500 combattants talibans encore actifs, nous nous attendons à ce que plus de 300 d'entre eux se rendent dans les semaines à venir. C'est véritablement la fin du mouvement taliban», affirme Ramatullah Mansour, qui travaille avec Ghazi Nawaz. Coiffé d'un long turban aux bords argentés, la barbe bien taillée, cet élégant père de famille a été lui aussi taliban «pendant dix ans». «À l'époque, les moudjahidines [combattants contre l'occupation soviétique] passaient leur temps à s'entre-tuer. Il fallait mettre un terme à tout ça. Nous avons vu ce que les talibans faisaient à Kandahar, et nous nous sommes dit qu'il était temps d'imposer les mêmes lois à Khost. Personne n'était capable d'arrêter la guerre civile. Eux ont réussi», explique-t-il.

«C'était devenu trop difficile»

Mansour se sait menacé. «On m'en veut dans les deux camps. Des moudjahidines refusent la réconciliation et affirment vouloir se battre jusqu'au bout contre les talibans. Et ceux qui restent proches du mollah Omar [chef des talibans] contestent eux aussi ce processus», reconnaît-il avant d'ajouter: «Moi, j'en avais assez. Je n'y croyais plus. Et puis, c'était devenu trop difficile. Lorsque nous faisions un pas en Afghanistan, les GI's nous tombaient dessus avec leurs hélicoptères. Ma femme aussi était fatiguée de devoir passer de village en village au Pakistan pour fuir à chaque offensive des militaires pakistanais.»

Les autorités pakistanaises, qui avaient soutenu les talibans pendant près de dix ans, ont en effet cessé de les aider. Sous l'impulsion du président Pervez Musharraf, aiguillonné par Bush, les forces d'Islamabad ont lancé, début 2004, une vaste offensive contre les zones tribales autonomes, le long de la frontière afghane. Bilan officiel: près de 600 tués et de nombreuses arrestations. La semaine dernière encore, le président afghan Karzaï s'est rendu à Islamabad pour mettre en place les dernières opérations conjointes avec les forces pakistanaises et en finir avec les talibans. Les hommes du mollah Omar, qui ont perdu leur sanctuaire au Pakistan mais refusent toujours le processus de réconciliation, ont promis de reprendre leurs offensives contre l'Afghanistan. Ainsi, la semaine dernière, à Kaboul, deux véhicules ont été touchés par l'explosion d'une bombe cachée dans un chariot de fruits; quatre personnes ont été blessées. Pourtant, à Khost, les soldats américains sont plus tranquilles qu'il y a un an. Ils parlent désormais à la population et ne braquent plus systématiquement leurs armes sur les Afghans. Ils font du travail humanitaire, aident à la reconstruction des écoles, des puits ou des dispensaires.

Travail de mémoire

Pour Nader Nadery, porte-parole de la Commission afghane des droits de l'homme, cette réconciliation nationale soulève néanmoins encore de nombreux problèmes: «Avant de proposer l'amnistie, le gouvernement aurait dû mettre en place une structure capable de déterminer le degré d'implication de chacun des talibans dans les crimes qui leur sont reprochés.» Il souhaite la création d'une commission vérité et réconciliation, comme en Afrique du Sud aux lendemains de l'apartheid. «Il est grand temps d'entreprendre un travail de mémoire. Et pas seulement avec les anciens talibans mais avec d'autres, les anciens moudjahidines, par exemple. Comment peut-on imaginer des victimes croisant tous les jours leurs anciens geôliers?», insiste-t-il.

Mais pour les chefs de tribus et les mollahs participant au processus, le travail le plus urgent consiste à désarmer et réintégrer les combattants talibans. Les derniers d'entre eux ne seraient plus que des seconds couteaux, à bout de souffle et peu convaincus de l'issue d'une lutte sans merci contre les autorités. «Les combattants les plus radicaux ont déjà quitté la région, affirme Ramatullah Mansour. Après avoir fui l'Afghanistan pour le Pakistan, ils sont partis vers l'Irak ou d'autres pays.»