Arabesques risquées

Cela fait près d'un an qu'à son grand déplaisir l'Arabie Saoudite est montrée du doigt aux États-Unis. Les critiques dont elle a été la cible dans la foulée des attentats antiaméricains du 11 septembre 2001 ont récemment rebondi, après quelques mois de répit. Fin 2001, la nationalité saoudienne de 15 des 19 auteurs des attentats en avait été le détonateur.

Aujourd'hui, les Saoudiens y voient une campagne malveillante de tous ceux qui, dans les milieux politiques américains, veulent sanctionner le royaume pour son refus de s'associer au projet de guerre contre l'Irak. À tort ou à raison, ils sont aussi convaincus que les amis d'Israël y sont pour beaucoup, n'ayant jamais accepté la relation historique privilégiée du royaume avec Washington.

Les principaux responsables de l'administration américaine ont beau les assurer de leur confiance, des «fuites» récemment distillées dans la presse leur ont révélé que leurs pourfendeurs sont loin d'avoir déclaré forfait. Riyad a été qualifié de «graine du terrorisme» et de «premier et plus dangereux adversaire» par un consultant du Pentagone, lors d'une réunion du Defense Policy Board, organe consultatif du ministère de la Défense, et, de tous les présents, personne — hormis l'ancien secrétaire d'État Henry Kissinger — n'y a trouvé à redire. Pis, l'auteur de la philippique a suggéré des sanctions, dont le gel des avoirs saoudiens et... la scission de la province orientale du royaume renfermant ces gisements et ces réserves pétrolières qui font de l'Arabie le maître du quart des réserves d'or noir prouvées de la planète. De plus, des familles de victimes des attentats du 11 septembre ont porté plainte contre trois princes de la famille royale, des banques et des sociétés de bienfaisance. Cette levée de boucliers place l'Arabie Saoudite en position délicate et menace son statut d'allié privilégié des États-Unis dans les mondes arabe et musulman.

Sonnette d'alarme

Il ne serait guère étonnant, dans ces conditions, que des particuliers saoudiens, passés du jour au lendemain aux États-Unis du statut d'hôtes privilégiés à celui d'indésirables, sinon de suspects en puissance, redéploient ou retirent tout ou une partie de leurs avoirs, pour des raisons économiques, mais aussi politiques. Les chiffres cités ici ou là sont faramineux, selon les experts, mais les richesses de l'Arabie et le train de vie de ses princes nourrissent tous les fantasmes.

Certains connaisseurs de la région tirent la sonnette d'alarme. «Ne placez pas l'Arabie Saoudite au pied du mur», a récemment averti Rachel Bronson, directrice de recherche au Council on Foreign Relations, dans un article publié par le Los Angeles Times. Aujourd'hui, c'est haro sur le royaume, écrivait-elle en substance. Certains parlent de son éventuel démembrement. Gare à une rhétorique incendiaire qui placerait le prince héritier et régent du royaume dans une mauvaise passe, lui qui fait face aux forces hostiles au changement, ajoutait-elle. Et gare à l'effet boomerang dans une région instable.