L’Internet par satellite de Starlink est-il un instrument de guerre?

Des militaires ukrainiens se précipitaient pour changer la position de leur BM-21 Grad après avoir tiré vers des troupes russes sur la ligne de front près de Bakhmout, dans l’est de l’Ukraine, dimanche.
Photo: Anatolii Stepanov Agence France-Presse Des militaires ukrainiens se précipitaient pour changer la position de leur BM-21 Grad après avoir tiré vers des troupes russes sur la ligne de front près de Bakhmout, dans l’est de l’Ukraine, dimanche.

L’utilisation que fait l’armée ukrainienne du service Internet par satellite de Starlink est une vitrine exceptionnelle pour SpaceX et son grand patron, Elon Musk. Cette nouvelle technologie qui n’est pas à la portée de tous les États peut-elle redéfinir durablement la façon de faire la guerre ?

Chose sûre, sans Starlink, la guerre en Ukraine aurait un tout autre visage. Depuis la destruction des infrastructures de téléphonie cellulaire et d’Internet sur la ligne de front et le brouillage des signaux GPS par l’armée russe, la constellation de satellites de la société américaine SpaceX permet à l’armée ukrainienne de maintenir une essentielle connectivité à Internet. Et cela, tant pour organiser sa défense que pour coordonner sa contre-offensive.

Dès le premier jour de l’invasion russe, Volodymyr Omelyan, qui a été ministre de l’Infrastructure de l’Ukraine de 2016 à 2019, a pris les armes. « C’était naturel pour moi de m’enrôler dans l’armée ukrainienne pour défendre ma patrie », explique-t-il de Kiev, où il se trouve en repos.

Sans hésitation, celui qui a été promu capitaine de son unité affirme que la résistance de l’armée ukrainienne ne serait pas la même sans Starlink. « Ce serait un très grand défi [de maintenir la communication], et on perdrait plus de vies [de soldats ukrainiens] », analyse-t-il.

Actuellement, chaque unité de l’armée ukrainienne qui pilote des drones ou qui collige des renseignements sur la ligne de front aurait vraisemblablement en sa possession un terminal de Starlink. « Au début de la guerre, avoir un terminal, c’était du luxe, mais aujourd’hui, c’est plus répandu », indique Volodymyr Omelyan.

Et leur apport est névralgique. « Parfois, chaque minute compte, souligne l’ex-ministre affilié au parti Front populaire. Avec Starlink, lorsqu’on détecte l’ennemi, on envoie la localisation à l’artillerie, et la position russe peut être touchée en deux ou trois minutes. »

Un instrument de guerre très utile

Si l’artillerie ukrainienne vise des positions russes sans les toucher, des changements peuvent être envoyés en temps presque réel par Starlink pour rectifier les tirs. Ou encore, si des drones détectent que les forces russes sont sur le point d’attaquer, « on envoie immédiatement ces images avec la localisation à notre commandement pour que nos troupes se préparent », explique Volodymyr Omelyan.

Lorsque les unités se déplacent sur la ligne de front, elles transportent avec elles les terminaux de Starlink. Mais ceux-ci représentent aussi un risque pour les troupes ukrainiennes. « Si l’ennemi utilise des drones avec des caméras thermiques, ils peuvent facilement nous détecter », rapporte le capitaine, en précisant que les terminaux dégagent de la chaleur lorsqu’ils sont en fonction. Sans oublier que les antennes blanches de Starlink sont facilement repérables.

Photo: Yasuyoshi Chiba Agence France-Presse Une photo datée de septembre montre une antenne Starlink qui fournit Internet par satellite à l’armée ukrainienne. Depuis le début de la guerre, SpaceX, entreprise qui appartient à Elon Musk, a livré des milliers de terminaux qu’elle finance elle-même.

Pour limiter les risques d’être découverts, les soldats ukrainiens se sont passé le mot : les appareils de Starlink doivent être peints et couverts pour limiter le rayonnement de la chaleur — ce qui ne nuirait pas au signal.

« Starlink est un instrument très utile pour la guerre, résume le politicien de 43 ans. Les Russes ne peuvent rien faire contre Starlink. Ils ne peuvent pas le bloquer. Ils peuvent seulement le détruire physiquement, mais pour ça, il faut qu’il soit repéré. »

Rupture en défense

Starlink est perçu dans certaines industries comme une technologie de rupture. Aux États-Unis, des fournisseurs Internet rivaux s’indignent que SpaceX ait reçu 900 millions de dollars américains du gouvernement fédéral comme aide pour déployer son service dans les régions où les réseaux traditionnels sont moins présents. C’est le même modus operandi qui a été utilisé par SpaceX au Québec plus tôt cet automne, pour aider le gouvernement Legault à remplir sa promesse de brancher toutes les régions à Internet avant la fin de l’année.

On ne sait pas quels comptes SpaceX a promis de rendre aux autorités québécoise et américaine. Une fois que son réseau de satellites aura la portée mondiale espérée, Elon Musk en fera-t-il à sa tête ? Les pays qui encadrent leur industrie des télécommunications ont une autorité limitée par des frontières que Starlink promet de faire éclater. Musk, en grand libertarien, se moque un peu des règles établies. Sa gestion parfois plutôt cavalière de Tesla et plus récemment de Twitter en témoigne.

Peut-on espérer que des réseaux similaires appartenant à d’autres intérêts — le projet Kuiper d’Amazon ou même le réseau LEO de la société Télésat, d’Ottawa — respecteront davantage les autorités locales ?

Gestion du risque

Le même risque de rupture que dans les télécommunications vaut aussi pour la défense. L’exemple de l’Ukraine pourrait être reproduit ailleurs. Par exemple à Taïwan, si la Chine décidait de resserrer son emprise sur la petite île du Pacifique, comme le craignent les experts en politique internationale. Un réseau Internet par satellite pourrait-il influer sur le résultat d’une telle offensive ?

Peut-être que oui, mais probablement que non, disent les experts en opérations militaires consultés à ce sujet. Ils relèvent tous une première limite à l’utilisation de Starlink dans un conflit armé : son appartenance à une société privée imprévisible.

En un mot : c’est risqué, dit Peter H. Denton, professeur agrégé au Département des études de la guerre du Collège militaire royal du Canada. « Les réseaux commerciaux sont utiles, jusqu’à ce qu’ils ne le soient plus. Les généraux militaires comme ceux en Ukraine vont juger Starlink utile tant que personne ne bloquera leur accès au réseau ou ne piratera leurs ordres. »

Anessa L. Kimball, professeure en science politique et membre de la direction du Centre sur la sécurité internationale de l’École supérieure d’études internationales à l’Université Laval, appuie Peter H. Denton. Avec une nuance : les réseaux commerciaux sont risqués, mais quand on n’a pas d’autre choix, ils sont tentants…

« Dans la mesure où le risque est grand de diffuser de l’information stratégique sur un réseau où la sécurité des données est minime, ça demeurera un problème », dit Anessa L. Kimball. « Mais l’Ukraine a un plus grand besoin de transmettre beaucoup d’information. Il y a de la place sur le réseau Starlink, mais à un prix et en échange de risques élevés. »

Pour les dirigeants militaires tentés de contourner les systèmes établis, l’équilibre est donc à trouver entre le risque et les avantages de recourir à de nouvelles technologies comme celle de SpaceX. Contrôler les canaux de communication est un pilier de la stratégie militaire moderne qui est ébranlé par cette nouvelle forme d’Internet par satellite.

En même temps, le même équilibre devra être trouvé de façon plus globale pour définir la liberté que les gouvernements voudront laisser à cette technologie qui dépassera très bientôt leur capacité à les encadrer.

À la fin, ce sera à la population mondiale de décider qui des États ou des propriétaires de technologies privées aura le dernier mot, conclut Anessa L. Kimball. « Le monde veut-il croire qu’Elon Musk et SpaceX seront toujours de bonne foi ? »

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