Un sommet de la Francophonie sous tensions

Lors de la traditionnelle photo de famille, le premier ministre canadien et le président tunisien, pourtant l’un derrière l’autre, ont tout fait pour ne pas se retrouver face à face et se serrer la main.
Fethi Belaid Agence France-Presse Lors de la traditionnelle photo de famille, le premier ministre canadien et le président tunisien, pourtant l’un derrière l’autre, ont tout fait pour ne pas se retrouver face à face et se serrer la main.

Malgré les formules convenues et les discours empesés, les tensions étaient palpables lors de l’ouverture du 18e sommet de la Francophonie samedi à Djerba. Alors que les chefs d’États et de gouvernements d’une soixantaine de pays faisaient leur arrivée au Grand Casino de l’île où sont réunis les dignitaires, Justin Trudeau et le président tunisien, Kaïs Saïed, visiblement en froid, ont tout fait pour s’éviter.

Fait inusité dans un tel événement international, le premier ministre canadien, qui avait souhaité le report de ce sommet à cause des critiques qu’il adresse à la situation démocratique du pays, n’a pas eu de rencontre bilatérale avec le président du pays hôte. Dans l’entourage de Justin Trudeau, on explique qu’il s’agissait de ne pas légitimer un président pourtant élu haut la main en 2019 mais qui a dissous le parlement et fait adopter par référendum une constitution qui lui donne tous les pouvoirs.

Lors de la traditionnelle photo de famille, le premier ministre canadien et le président tunisien, pourtant l’un derrière l’autre, ont tout fait pour ne pas se retrouver face à face et se serrer la main alors que, comme à son habitude, le président français, Emmanuel Macron, redoublait d’amabilités à l’égard de l’un et l’autre.

Lors de l’accueil des dignitaires, où chaque détail compte, Kaïs Saïed a invité Justin Trudeau à « voir réellement la situation en Tunisie ». François Legault a eu droit à un échange plus cordial et un peu plus long. Contrairement à son homologue canadien, dimanche, le premier ministre québécois devrait d’ailleurs rencontrer Kaïs Saïd à sa demande. Puisque des élections législatives se tiendront le 17 décembre prochain, il s’agit de lui « donner sa chance », dit François Legault.

Dans ce chassé-croisé, la Tunisie tente-t-elle de jouer le Québec contre le Canada ? « Je ne pense pas, répond le premier ministre. Je pense que je suis capable d’être assez clair habituellement avec ce que je pense. Je vais lui dire que pour moi, c’est important la démocratie. […] Je vais lui dire mon inquiétude. »

Contrairement à Justin Trudeau, le président français semble plutôt sur la même ligne que le Québec. Emmanuel Macron, a en effet rencontré Kaïs Saïed. Il lui a notamment rappelé que « les libertés fondamentales » étaient intrinsèques à « l’acquis démocratique ». Ce qui ne l’a pas empêché d’annoncer l’octroi d’un prêt de 200 millions d’euros à la Tunisie dont l’économie est au bord de l’asphyxie. Dans cet entretien, il a aussi été question du contrôle des embarcations de migrants qui quittent le pays pour rejoindre les bateaux des ONG postés aux limites des eaux territoriales.

Legault parle de la loi 96

 

François Legault a profité de son intervention en plénière du sommet pour parler de la situation du français au Québec et en Amérique du Nord. « J’ai rappelé que le Québec est le seul État en Amérique du Nord où il y a une majorité de francophones. […] Et j’ai dit mon inquiétude face au déclin du français au Québec. » Le premier ministre a aussi parlé de la loi 96 et de l’importance de développer du contenu en français sur Internet. Il en a plus tard parlé avec Emmanuel Macron, avec qui il a eu une « courte rencontre », ainsi qu’avec les représentants belge et suisse.

Il aura finalement fallu ce sommet pour que François Legault ait sa première rencontre avec Justin Trudeau depuis son élection. « Je lui ai rappelé que selon les dernières statistiques ,malheureusement sur l’île de Montréal, on est rendu à 48 % de gens qui parlent le français à la maison, dit-il. […] J’ai rappelé à M. Trudeau l’importance de la loi 96 et de s’assurer que la loi 101 s’applique aux entreprises à charte fédérale ». Les deux premiers ministres ont aussi parlé du chemin Roxham et des transferts en santé. Ils ont convenu de se revoir en décembre. « Je pense que j’ai bien mis la table », dit François Legault.

Macron en coup de vent

 

Les tensions qui traversent l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) ne se limitent pas au contentieux Canada-Tunisie. Dans son discours d’ouverture, le président tunisien, qui est connu dans son pays comme un défenseur de l’arabe classique, a mis cartes sur table. Évoquant l’écrivain Albert Camus qui a écrit « ma patrie, c’est la langue française », il a rappelé, « sans vouloir répliquer à ce grand penseur », qu’il avait au contraire déjà affirmé que « la langue arabe est ma patrie ».

Rien de tel pour jeter un froid dans une assemblée qui se voulait pourtant décontractée et qui reprenait en partie la formule simplifiée du sommet de Québec en 2008. Arrivé samedi matin, le président français est aussitôt reparti dans la soirée, boudant la session du dimanche matin. Un geste exceptionnel pour le premier contributeur de l’OIF. Seul Nicolas Sarkozy avait fait de même en 2008 à Québec. Mais le monde était alors en pleine crise financière et le président français avait dû se rendre de toute urgence à Washington pour discuter avec le président Georges W. Bush.

Dimanche, les pays membres devraient faire connaître la façon dont ils entendent faire progresser le français notamment sur les réseaux numériques. Dans une vidéo diffusée samedi, Emmanuel Macron a reconnu que le français déclinait dans le Maghreb et notamment en Tunisie. Mais « on doit avoir un projet de reconquête », a-t-il déclaré, tout en soulignant l’importance de rendre de nouveau la langue française « hospitalière ».

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