Djerba, capitale du monde francophone

L’île paradisiaque de Djerba, au large des côtes de la Tunisie, accueille le sommet de l’OIF. Les habitants profitent des derniers instants de calme avant la venue des chefs d’État et de gouvernement.
Photo: Fethi Belaid Agence France-Presse L’île paradisiaque de Djerba, au large des côtes de la Tunisie, accueille le sommet de l’OIF. Les habitants profitent des derniers instants de calme avant la venue des chefs d’État et de gouvernement.

Le temps d’un sommet, l’île paradisiaque qu’est Djerba, au large des côtes de la Tunisie, est en train de se transformer en camp retranché. Les derniers touristes qui croyaient pouvoir profiter de la basse saison pour s’isoler seront déçus. Dès vendredi, lorsque commenceront à arriver les chefs d’État et de gouvernement des 88 pays membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) — une trentaine de chefs d’État et de gouvernement ont répondu présent —, les 35 kilomètres de route qui relient les grands hôtels et les localités du nord de l’île seront complètement paralysés. Déjà, les milliers de policiers et de militaires mobilisés sont en position, et la côte est jalonnée de postes de contrôle, quand ce n’est pas de blindés.

En attendant, la population profite de ces derniers instants où elle peut circuler librement pour visiter le Village de la Francophonie, une tradition des sommets de la Francophonie que la Tunisie a repris avec brio. À Djerba, le Village a élu domicile à l’extrémité est de l’île, dans le magnifique parc des crocodiles, où 400 sauriens de Madagascar se dorent au soleil. On visite l’endroit en famille ou avec son école. Les kiosques du pays hôte mettent notamment en évidence les fondateurs de la Francophonie, au rang desquels on compte le Sénégalais Léopold Sedar Senghor, le Cambodgien Norodom Sihanouk et le Tunisien Habib Bourguiba.

Impossible de manquer le kiosque du Canada situé à l’entrée du Village, qui est essentiellement axé sur l’immigration. On y fait la queue pour se renseigner sur les mille et une façons de s’y expatrier. Rien de surprenant puisque, selon le dernier rapport du Baromètre arabe, 45 % des Tunisiens rêvent de quitter leur pays.

Atouts canadiens

« Migrer au Canada, c’est le rêve de tous les jeunes Tunisiens », dit Lobna, qui est venue avec une amie s’informer pour son neveu. À 24 ans, celui-ci détient un diplôme de technicien en panneaux photovoltaïques. Mais à Djerba, dit-elle, il n’y a que des hôtels et un aéroport. « Il n’a pas d’avenir. » Lobna repartira avec les adresses Internet lui permettant de s’informer sur les métiers recherchés au Canada.

À deux pas, le Québec met en valeur ses industries numériques, alors que le thème du sommet de cette année porte justement sur la connectivité et le numérique. Ancien Parisien devenu Montréalais depuis une quinzaine d’années, Charles Sol a fait le voyage pour parler de sa jeune entreprise, eduMedia, qui fabrique des logiciels permettant aux enfants du primaire et du secondaire de vérifier leur connaissance du français ou des sciences. La société emploie six personnes à Mont­réal et autant à Bordeaux. L’un de ses jeux, sur l’apprentissage des sciences et des mathématiques, a déjà été traduit en huit langues. « On a déjà eu un gros contrat avec le Maroc, c’est pourquoi il est important pour nous de nous faire connaître ici et dans tout le monde francophone, dit l’entrepreneur. C’est une occasion unique. »

Migrer au Canada, c’est le rêve de tous les jeunes Tunisiens

 

Dans le kiosque du Nouveau-Brunswick, un Acadien tentait d’expliquer à un Tunisien perplexe qu’il faut 17 heures pour relier Montréal à Moncton en train. Parfois, les explications étaient en anglais. Les pavillons de la Corée et de l’Arabie saou­dite ne s’étaient pas donné la peine de traduire en français leurs affiches en anglais.

Controverses

Mais le pavillon le plus populaire demeure celui de la France. On y fait la queue pour essayer des lunettes immersives qui permettent de visiter Notre-Dame de Paris ou une reconstitution de Carthage à l’époque d’Amilcar. Fruit d’un partenariat entre l’Institut français de Tunisie et la jeune entreprise tunisienne DCX, cette caravane itinérante numérique circulera dans les 24 gouvernorats tunisiens.

« Comme on parle tous français, on ne se sent pas étrangers », dit Lobna. Quelques couacs ont cependant terni l’inauguration du Village. La semaine dernière, le président tunisien, Kaïs Saïed, s’est décommandé à la dernière minute, obligeant la secrétaire générale de l’OIF, Louise Mushikiwabo, à se faire aussi représenter. Saïeb, qui a suspendu le Parlement le 25 juillet 2021, avant de le dissoudre, et fait adopter l’été dernier par référendum une Constitution qui lui donne de nombreux pouvoirs, est connu pour ne s’exprimer que très rarement en français et être un chaud partisan de l’arabe classique.

Toujours selon la presse tunisienne, une vidéo artistique de l’artiste Meriem Bouderbala évoquant ce qui pourrait être un corps féminin a été retirée sans explication trois jours après l’ouverture du Village.

« On est là pour la Francophonie »

« Pour nous, la Francophonie est une tribune internationale exceptionnelle », a déclaré la nouvelle ministre des Relations internationales du Québec, Martine Biron, arrivée jeudi à Djerba, où se tiendra samedi et dimanche le 18e Sommet de la Francophonie. Précédant de 24 heures le premier ministre François Legault, la ministre estime que, même si le président tunisien, Kaïs Saïed, a dissous le Parlement et fait adopter par référendum une Constitution qui lui donne tous les pouvoirs, il faut donner sa chance au coureur et ne pas déplacer ce sommet comme l’avait à un moment envisagé le Canada. « On y a réfléchi, parce qu’on sait que la situation est fragile. » Mais, selon la ministre, « si on condamnait la Tunisie, c’est comme si on condamnait l’Afrique ». De plus, puisqu’il y aura des élections le 17 décembre prochain, elle estime qu’« il faut donner sa chance à la démocratie. Ce n’est pas simple », a-t-elle dit, avant de conclure : « Nous, on est ici pour le Sommet de la Francophonie. C’est la Francophonie qui nous intéresse ! » En ce qui concerne l’état du français dans le monde, la ministre ne semble pas trop inquiète. Elle juge notamment qu’il progresse dans le monde, particulièrement en Afrique. « Je ne suis pas trop inquiète, le français est la troisième langue sur Internet. » La ministre rencontrera vendredi ses homologues chargés de la Francophonie. Elle compte notamment évoquer avec eux la situation en Haïti. Avant de partir pour Djerba, le premier ministre François Legault a fait savoir qu’il entend y « promouvoir nos ambitions pour la Francophonie, surtout en ce qui touche l’économie et le numérique, de même que la mise en valeur et la défense de la langue française sur la scène internationale. »



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