Aux États-Unis, le «grand mensonge» de Donald Trump survit

Les élections se suivent aux États-Unis et, désormais, elles font aussi se répéter les attaques sans fondement contre l’intégrité du processus électoral.
Photo: Drew Angerer Agence France-Presse Les élections se suivent aux États-Unis et, désormais, elles font aussi se répéter les attaques sans fondement contre l’intégrité du processus électoral.

Le dépouillement du vote était à peine commencé mardi soir en Arizona que Kari Lake, adoubée par Donald Trump comme candidate au poste de gouverneure de cet État, parlait déjà de… fraude électorale.

« C’est le Jour de la marmotte », a-t-elle dit au milieu de la nuit, en faisant référence au film signé par Harold Ramis en 1993, qui place Bill Murray au coeur d’une journée se répétant sans cesse. « Nous avons eu de l’incompétence le 3 novembre 2020 [lors de la dernière élection présidentielle aux États-Unis] », a-t-elle ajouté, tout en laissant entendre — sans preuve — que cette « corruption » était en train de se reproduire lors des élections de mi-mandat, dont on attend toujours plusieurs résultats quatre jours après le scrutin.

« Nous avons besoin d’élections honnêtes et nous allons vous les apporter, Arizona, je vous le promets. Le système que nous avons actuellement ne fonctionne pas », a dit la candidate devant des résultats préliminaires confirmant rapidement, après la fermeture des bureaux de vote partout au pays, que la vague rouge — de la couleur du Parti républicain — n’était pas en train de se matérialiser.

En Arizona, Kari Lake, qui s’est fait le porte-voix de la théorie complotiste construite de toutes pièces par l’ex-président pour justifier sa défaite, traînait alors de l’arrière face à la démocrate Katie Hobbs.

Les élections se suivent aux États-Unis et, désormais, elles font aussi se répéter les attaques sans fondement contre l’intégrité du processus électoral. Et ce, même si ce dernier processus vient de porter au pouvoir plusieurs promoteurs de ce complot et que le Parti républicain avance vers une prise de contrôle de la Chambre basse du Congrès.

« Les complotistes ne vont certainement pas cesser de se faire entendre après les élections de mi-mandat », résume en entrevue au Devoir la politicologue Lorraine Minnite, de l’Université Rutgers du New Jersey. « En fait, ce complotisme a même été une stratégie gagnante pour environ 200 candidats républicains élus cette année à différents postes à l’échelle fédérale et locale, ce qui n’augure rien de bon pour le niveau de confiance dans les élections à l’avenir. »

Jeudi, sur son réseau social Truth, Donald Trump a remis une bûche dans le foyer de la rumeur en dénonçant — toujours en contradiction avec les faits — le « système de vote corrompu » du comté de Clark, au Nevada. Le dépouillement tardif du vote là-bas pourrait au final accorder la victoire à la démocrate Catherine Cortez Masto, même si, jusqu’à maintenant, son opposant républicain, Adam Laxalt, est doté d’une légère avance. La région, qui englobe Las Vegas, est un château fort démocrate. On y trouve en outre une machine politique redoutable, le syndicat des travailleurs de l’hôtellerie et de la restauration, qui stimule le vote progressiste depuis plusieurs années.

Le populiste a aussi prétendu que le retard dans le dépouillement des bulletins dans le comté de Maricopa, en Arizona — région urbaine de Phoenix, plus jeune et plus libérale —, qui a été au centre des attaques des républicains en 2020 pour tenter d’infirmer la présidentielle, ne visait qu’à une chose : « Ils veulent plus de temps pour tricher ! » Ironiquement, quatre des cinq responsables de la commission électorale de l’endroit sont républicains.

Légitimer les contraintes électorales

« La fraude électorale est un élément de propagande des campagnes politiques républicaines depuis 1996 aux États-Unis », résume en entrevue Yochai Benkler, codirecteur du Berkman Klein Center for Internet and Society à l’Université Harvard et auteur de plusieurs essais sur les réseaux de propagande. « Sa principale fonction est de légitimer une série de mesures afin de réprimer la participation électorale des minorités, en particulier celle des électeurs afro-américains. »

Photo: Fabien Deglise Le Devoir Les élections se suivent aux États-Unis et, désormais, elles font aussi se répéter les attaques sans fondement contre l’intégrité du processus électoral.

La tendance s’est accentuée au lendemain de la présidentielle de 2000, après que George W. Bush a remporté le scrutin par une avance homéopathique de 0,009 point sur le démocrate Al Gore, et ce, au terme d’un dépouillement à la main chaotique en Floride. « Cela a fait comprendre aux stratèges républicains que le parti risquait de devenir minoritaire de manière permanente si des règles pour limiter l’accès aux urnes aux électeurs plus démocrates dans les États pivots n’étaient pas adoptées pour inverser la tendance nationale », poursuit M. Benkler.

Pour la petite histoire, c’est justement ce dépouillement interminable des voix en Floride en 2000 qui a donné l’idée à John Poulos, un entrepreneur de Toronto, de fonder Dominion Voting Systems, dont les machines à voter plus rapides, plus efficaces et plus précises dans le dépouillement des urnes sont devenues en 2020 la cible de Donald Trump et des républicains mécontents du résultat de l’élection présidentielle.

« Il n’y a jamais eu de preuve crédible de l’existence d’une fraude électorale significative au cours de ces 20 dernières années, ajoute Yochai Benkler, mais cela n’a jamais empêché les politiciens républicains de dénoncer cette fraude, de l’utiliser pour poursuivre leurs politiques et de faire en sorte que les électeurs républicains y croient. »

En octobre dernier, dans les derniers miles de la campagne pour ces élections de mi-mandat, 65 % des électeurs républicains qualifiaient toujours la présidence de Joe Biden d’illégitime, selon un sondage mené par le réseau NBC. Contre 100 % des démocrates et 74 % des électeurs indépendants qui estimaient le contraire.

« Il faut mettre fin à cette fraude », a laissé tomber la militante républicaine Linda Galka, rencontrée il y a quelques jours au sud de Cleveland, en Ohio, tout en exposant les « preuves » diffusées sur les réseaux complotistes dont elle semble être une grande consommatrice. « Cela va détruire le pays, c’est terrible. Nous savons que c’est en trichant qu’ils gagnent et c’est contre ça qu’il faut aller voter. »

Trump, le facteur X

En Ohio, mardi soir, le candidat trumpiste J.D. Vance, choix de l’ex-président, a obtenu son billet d’entrée au Sénat. Il a fait campagne en grande partie sur cette fraude électorale fabulée par le camp républicain, un message qui a visiblement séduit les électeurs de la « Rust Belt » américaine. La Pennsylvanie, elle, a résisté à un autre de ces extrémistes, Mehmet Öz, défait par le démocrate John Fetterman.

« Avec les résultats mitigés de ces élections de mi-mandat et le retard dans le dépouillement des voix, la rhétorique complotiste va s’intensifier », assure le politicologue Brian Fogarty, qui mène des recherches à l’Université Notre-Dame sur la perception de la fraude au sein de l’électorat américain. « Donald Trump est le facteur X dans cette équation. Ces allégations servent depuis 20 ans à rallier la base républicaine, mais Trump a poussé la stratégie à un niveau complètement différent. Il l’a mêlé de narcissisme, l’alimente par sa nature de mauvais perdant, pour en faire quelque chose de personnel. »

Il ajoute : « Je pense qu’il va falloir du temps avant que ces accusations de fraude ne disparaissent du paysage politique américain, et je ne pense pas que cela va se produire tant que Donald Trump restera sur la scène nationale. »

Le populiste a convié la presse mardi prochain à sa résidence floridienne de Mar-a-Lago, d’où il prévoit faire une « annonce spéciale ». L’événement pourrait être orchestré pour officialiser sa candidature à la présidentielle de 2024. Et ce, même si dans la foulée du scrutin de mardi, plusieurs voix critiques se font entendre au sein du Parti républicain et des médias conservateurs, des voix qui tiennent le populiste responsable de la sous-performance du parti lors des élections de mi-mandat.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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