Un Mondial «vert» au milieu du désert?

Le Qatar a érigé le premier stade temporaire de l’histoire du Mondial, un bâtiment construit grâce à 947 conteneurs entièrement démontables à la fin de l’événement.
Comité suprême du QATAR Agence France-Presse Le Qatar a érigé le premier stade temporaire de l’histoire du Mondial, un bâtiment construit grâce à 947 conteneurs entièrement démontables à la fin de l’événement.

Trop «vert» pour être vrai? La FIFA promet un Mondial du Qatar zéro carbone, mais plusieurs lèvent un carton rouge pour décrier un plan environnemental qui donne davantage bonne conscience que des résultats.

Le Mondial vert poussera donc dans le désert, jure la FIFA, qui assure que la Coupe du monde 2022 posera « un nouveau jalon dans la durabilité des mégaévénements sportifs ». C’est le Qatar, minuscule pays du Golfe, qui produit 99 % de son électricité grâce à la combustion d’énergie fossile, qui doit inaugurer cette nouvelle ère d’écologie exemplaire.

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« C’est de la foutaise », lance sans hésiter Gilles Dufrasne, de l’organisme européen Carbon Markets Watch (CMW). La FIFA estime que le Mondial 2022 entraînera l’émission de 3,6 millions de tonnes de CO2, soit 1,5 million de plus que la précédente Coupe du monde en Russie.

« C’est encore largement sous-évalué », selon M. Dufrasne, auteur d’un rapport paru au printemps qui descendait en flammes les estimations de la FIFA. « Selon nos calculs, c’est au moins cinq millions, et c’est très modéré [voir encadré]. »

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Trois millions et demi de tonnes de CO2 équivalent à 775 000 véhicules à essence qui roulent pendant un an, selon l’agence environnementale américaine (EPA), ou à 31 milliards et demi de gobelets de café, selon l’Office fédéral de l’environnement suisse (OFEV). Une pollution générée pour 28 jours de championnat.

La FIFA assure qu’elle compensera les émissions engendrées par le tournoi grâce à l’achat de crédits carbone contribuant, en théorie, à financer des projets qui réduisent la pollution sur la planète. Selon Carbon Markets Watch, les crédits achetés jusqu’ici sont trop peu nombreux, et de piètre qualité.

« La fédération a payé, jusqu’à maintenant, l’équivalent de seulement 200 000 tonnes de gaz à effet de serre (GES), explique Gilles Dufrasne. C’est loin des 3,6 millions estimés par la FIFA. » De plus, déplore le chercheur, « ces crédits servent en grande partie à financer des projets qui auraient vu le jour de toute manière, avec ou sans la FIFA ».

Un Mondial assoiffé

 

Le Qatar, un des pays les plus vulnérables du monde de par son manque d’eau, selon l’ONU, s’apprête à en engloutir d’énormes quantités dans l’organisation du Mondial. L’État désertique attend deux millions de partisans étrangers dans un territoire à peine plus grand que l’Estrie et qui ne compte presque aucune source d’eau potable naturelle.

Malgré la rareté de la ressource dans leur pays, les 2,9 millions de Qataris comptent parmi les plus grands dilapidateurs de la ressource du globe. Selon le bilan annuel de la Kahramaa, la société d’État responsable de l’approvisionnement en eau au Qatar, chaque habitant a consommé, en moyenne, 663 litres d’eau par jour en 2019, soit une fois et demie la consommation quotidienne moyenne des Canadiens au cours de la même période, d’après les données de Statistiques Canada.

Le Mondial aura lieu dans la « fraîcheur » de l’hiver qatari, une période pendant laquelle le mercure dépasse régulièrement les 25 degrés Celsius et où le pays reçoit rarement plus de 5 mm de pluie.

Dans cette péninsule désertique, chaque terrain aura besoin, au quotidien, de 10 000 litres d’eau, confiait à Reuters, en février, Haitam Al Shareef, un ingénieur soudanais qui travaille sur les pelouses de la Coupe du monde depuis 2007. Avec huit stades, autant de terrains et 136 pelouses d’entraînement à arroser, l’entretien des gazons à lui seul mettra sous pression une ressource qui menace de manquer au Qatar.

Ce dernier a d’ailleurs conscience de sa vulnérabilité, au point où il a mis en place une réserve stratégique qui doit mener, à terme, à la construction de 64 réservoirs de béton capables de contenir 27 milliards et demi de litres d’eau. Le ciment nécessaire à la construction de cette réserve, se félicite Kahramaa dans une vidéo promotionnelle, permettrait d’ériger six gratte-ciel de 160 étages.

Pour assouvir sa soif, le Qatar doit dessaler 99 % de son eau grâce à un des procédés de purification les plus polluants du monde. Ce dernier consiste à dessaler les eaux maritimes pour les rendre potables. Au Qatar, les usines de dessalement carburent à grand renfort de gaz et de pétrole.

Pour redorer son bilan bleu, l’État pétrolier assure prendre les grands moyens pour économiser l’eau pendant le tournoi. Dans un document à la gloire de ses « stades durables », le pays vante la « robinetterie efficace » déployée pour l’événement.

« Il y a tellement d’eau qui se perd parce que les gens oublient de fermer les robinets », déplore la publication en anglais. Problème réglé grâce à des robinets munis de détecteurs de mouvement, présentés comme « une des meilleures solutions écologiques ».

Des urinoirs sans eau et des toilettes à double chasse complètent l’arsenal. « Les cabinets offriront à l’usager l’option de tirer la chasse à demi ou au complet, s’émerveille le document. Les économies d’eau s’additionnent encore. »

Ballon rond et planète bleue

 

En matière d’écologie, le Qatar part de très loin, voire de rien, rappelle Frank Pons, directeur de l’Observatoire international en management du sport de l’Université Laval. « Le Qatar est très loin d’être un élève modèle, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, croit le professeur. Le pays a consenti à des efforts qu’il n’aurait probablement jamais faits sans le Mondial. »

Dans la foulée de la Coupe du monde, il est vrai que Doha a notamment inauguré ses trois premières lignes de métro en 2020. Le pays a aussi érigé le premier stade temporaire de l’histoire du Mondial, un bâtiment construit grâce à 947 conteneurs entièrement démontables à la fin de l’événement.

Ces balbutiements d’écologie, éclos dans une région qui a puisé sa fortune dans le pétrole, méritent considération, selon M. Pons. La FIFA, cependant, mérite la pierre — elle se drape de verte vertu, quand c’est elle-même qui a choisi de tenir ce Mondial au Qatar, un pays où le respect des droits de la personne et de la nature fait plus que sourciller.

« À mon avis, la FIFA a fait beaucoup plus de greenwashing que le Qatar, ajoute Frank Pons. C’est comme une joke, de dire que ça va être un événement carboneutre, avec sept nouveaux stades climatisés construits au milieu du désert. »

La seule manière de réduire l’empreinte carbone des mégaévénements sportifs, c’est d’en réduire l’ampleur, croit le professeur. Pourtant, la planète sportive tourne en sens inverse : l’Arabie saoudite organisera les Jeux d’hiver asiatiques en 2029, dans une région où il y a eu, en moyenne, moins de deux jours de neige par année depuis l’an 2000, selon les calculs de Simon Gascoin, chercheur au Centre d’études spatiales de la biosphère.

La FIFA assure se soucier de l’urgence climatique, tout en organisant des coupes du monde de plus en plus énergivores. « Tout le monde critique le Qatar, mais attendez de voir en 2026, souligne Pascal Boniface, expert en géopolitique du sport à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Ce sera bien pire pour l’environnement : le Mondial se déroulera au Mexique, aux États-Unis et au Canada, dans 23 villes réparties sur un territoire de 4000 km2. Imaginez les vols d’avion ! »

Tant que les partisans et l’argent demeureront au rendez-vous, la FIFA « n’aura aucune raison de changer quoi que ce soit », conclut Frank Pons. Et ce, même si le ballon rond compte dans le but d’une planète bleue qui broie du noir.

 

Une estimation remise en question

Carbon Markets Watch allègue que la FIFA sous-estime largement les émissions de GES provoquées par le Mondial qatari. Selon le calcul de la fédération, la construction des sept stades neufs ne compte que pour 5,5 % des émissions, soit 200 000 tonnes. Carbon Markets Watch, de son côté, évalue que le véritable nombre oscille autour de 1,6 million de tonnes de GES, soit huit fois plus. Autre critique contre la FIFA : le Qatar ne pourra pas accueillir à lui seul les quelque deux millions de partisans étrangers attendus pendant le Mondial. Or, dans son estimation, la FIFA ne mesure pas les émissions de GES engendrées par le va-et-vient des partisans qui devront dormir à l’extérieur du Qatar et se rendre aux matchs en avion. « C’est clair que ça aura un impact majeur, croit Gilles Dufrasne. Quand la FIFA se targue de carboneutralité, c’est farfelu. »



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