L’hiver, puissant allié russe

Ces derniers jours, l’armée russe a pilonné sans relâche les infrastructures énergétiques de l'Ukraine.
Photo: Dimitar Dilkoff Agence France-Presse Ces derniers jours, l’armée russe a pilonné sans relâche les infrastructures énergétiques de l'Ukraine.

Les restrictions d’électricité ont commencé. La ruée vers les sacs de couchage, les cuisinières au gaz portables et les chargeurs externes aussi. Tout porte à croire que l’hiver sera froid et sombre en Ukraine — et que l’eau potable ne coulera plus dans tous les robinets. Ces derniers jours, l’armée russe a pilonné sans relâche les infrastructures énergétiques du pays. Le moral des Ukrainiens semble néanmoins tenir bon, tant sur la ligne de front qu’au sein de la population civile.

« Ils essayent de nous apeurer, de nous intimider, de nous faire quitter le pays. Mais ils ne réussiront pas », clame au Devoir Maryna Khromykh, une professionnelle de 35 ans qui habite Kiev. « Notre société est beaucoup plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’était le 24 février [lorsque la Russie a envahi l’Ukraine]. »

Notre moral est robuste parce qu’on défend notre terre. Si on perd, on n’existe plus.

Selon la jeune femme, l’unité et le moral des Ukrainiens sont aujourd’hui « indestructibles ». « Il faut être ici pour réellement comprendre et le ressentir », lance-t-elle.

Comme ses compatriotes, Maryna Khromykh s’est affairée dans les derniers jours à rassembler chandelles, sacs de couchage, vêtements chauds, chargeurs et réchauds de camping pour faire face aux coupures de courant qui ont débuté dans le pays.

« J’essaye de me préparer, mais personne ne sait ce qui va se passer, avance celle qui travaille pour la Fondation Dejure, une organisation oeuvrant pour la mise en place de réformes judiciaires en Ukraine. On ne sait pas ce qu’il y a dans la tête de nos voisins complètement fous. »

Jeudi, la militante a publié sur Twitter une photo d’un kit de survie qu’une de ses voisines a préparé et placé dans l’ascenseur de l’édifice à logements où elle réside. Un sac dans lequel se trouvent de l’eau, quelques denrées et une bouteille vide pour faire ses besoins si jamais quelqu’un reste pris dans l’ascenseur en raison d’une coupure de courant.

Photo: Compte Twitter de Maryna Khromykh

La photo a depuis été retransmise plus de 1700 fois et a inspiré plusieurs autres initiatives du genre. « C’est le vrai visage des Ukrainiens qui n’ont pas peur, qui ne fuient pas, mais qui veulent rester vivre dans un pays civilisé qui partage les valeurs européennes », fait valoir Maryna Khromykh. « C’est prendre soin de gens que tu ne connais même pas. »

Si la situation devient trop critique chez elle cet hiver, la jeune femme a déjà élaboré un plan pour trouver refuge chez des amis ou des collègues résidant dans d’autres quartiers de Kiev ou pour se rendre dans l’ouest du pays, où elle a grandi. « Mais j’espère que je vais pouvoir rester dans mon appartement », dit-elle.

Semer la peur

Selon le ministre ukrainien de l’Énergie, German Galushchenko, plus de 300 frappes russes auraient touché des infrastructures énergétiques du pays dans la dernière semaine, alors que des températures avoisinant le point de congélation traversent déjà l’Ukraine. Près du tiers des centrales électriques du pays auraient été détruites.

Pour réduire la pression sur le réseau d’électricité, les Ukrainiens sont fortement invités à restreindre leur consommation énergétique, particulièrement pendant les heures de pointe. Des coupures de courant ciblées ont aussi débuté.

Pour Luliia Mendel, qui habite elle aussi Kiev et qui a été porte-parole du président Volodymyr Zelensky de 2019 à 2021, « ce n’est rien d’autre que de la terreur et des techniques génocidaires » qui sont déployées par la Russie.

Le président russe, Vladimir Poutine, cible les infrastructures énergétiques civiles parce que son armée est en position défavorable sur le terrain, estime la jeune femme. « On voit à quel point la rage et la haine peuvent s’étendre », lance-t-elle. Selon la jeune femme, la Russie agit comme un État terroriste, ce qui devrait être reconnu comme tel par la communauté internationale. « La diplomatie est forte quand elle nomme les choses comme elles sont. »

La vie en Ukraine est terrifiante, convient Luliia Mendel. « On ne fait plus de plan et on comprend que, chaque matin, on pourrait ne pas se réveiller. » Mais le désespoir ne se lit plus sur le visage des Ukrainiens comme aux premiers jours de la guerre, souligne celle qui a grandi à Kherson, une ville du sud de l’Ukraine désormais sous occupation russe et qui a publié le livre The Fight of Our Lives. My Time with Zelenskyy, Ukraine’s Battle for Democracy, and What It Means for the World.

« Je ne dirais pas qu’on s’est habitués à la mort et à la destruction, mais on est encore plus déterminés à gagner, dit-elle. On voit notre armée se battre et l’Occident être uni pour nous soutenir, et on comprend que la Russie représente le mal absolu. »

La jeune femme, qui habite dans un logement moderne et bien isolé, songe à acheter une génératrice pour passer à travers l’hiver. Mais elle se dit surtout préoccupée pour ses compatriotes qui auront besoin de soins de santé. « Comment les hôpitaux vont-ils fonctionner avec des coupures d’eau et d’électricité ? Comment les femmes vont-elles accoucher ? Comment les blessés — et il y en a beaucoup en ce moment — vont-ils pouvoir être opérés ? » se questionne-t-elle.

Isoler avant l’hiver

Sur la ligne de front, les préparatifs se multiplient aussi en prévision de l’hiver. « On creuse des tranchées encore plus profondes. On isole les abris et les sous-sols des maisons dans lesquelles on dort », explique Serhii Fishchuk, un sociologue de profession, qui s’est enrôlé dans l’armée dès le début de la guerre.

Photo: Courtoisie Serhii Fishchuk

Le jeune homme de 28 ans, qui fait maintenant partie de la Garde nationale de l’Ukraine, combat les forces russes dans la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, non loin de Marioupol. « Mais mon commandant ne veut pas que je donne le nom précis du village où on est », indique-t-il au Devoir alors qu’il se trouve en congé chez lui, dans le centre de l’Ukraine.

Dans le village, certains hommes dorment directement dans les tranchées, mais plusieurs passent la nuit dans les sous-sols de maisons abandonnées ou partiellement détruites, explique-t-il. « On utilise notre argent pour acheter du matériel de construction pour isoler nos abris. »

Lorsqu’il est sur la ligne de front, Serhii Fishchuk se trouve à 800 mètres des positions russes. En juillet, deux hommes de son unité, âgés de 21 et 22 ans, ont perdu la vie. « C’est sûr que j’ai peur tous les jours, confie-t-il. Mais on se bat pour nos familles. » Il assure que le moral des troupes est encore bon. « Notre moral est robuste parce qu’on défend notre terre. Si on perd, on n’existe plus. »

Dans le village où il est basé, comme dans bien des endroits situés sur la ligne de front, il n’y a plus d’eau potable ni d’électricité. Les militaires ont des génératrices qui leur fournissent de l’électricité quelques heures par jour.

Mais il n’y a plus d’infrastructures pour les civils. Des quelques milliers d’habitants qui peuplaient le village avant la guerre, il ne resterait plus qu’une centaine de personnes sur place, surtout des aînés. « On essaye de les aider. Mais il fait déjà froid, et les Russes font tout ce qu’ils peuvent pour effrayer les civils. Si la situation ne change pas, des gens vont peut-être mourir de froid cet hiver », laisse-t-il tomber.

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