«Je dois me cacher comme un criminel»

«En ce moment, de manière générale, je ne sens pas que je peux m’opposer publiquement de quelque façon que ce soit au régime de Poutine», dénonce Vasily.
Illustration: Sophie Casson «En ce moment, de manière générale, je ne sens pas que je peux m’opposer publiquement de quelque façon que ce soit au régime de Poutine», dénonce Vasily.

Ils se sont opposés à la guerre pendant des mois. Ils ont protesté, publiquement parfois, en privé souvent. Par milliers, ils ont été emprisonnés. Maintenant, ils fuient massivement leur pays. Depuis l’appel à la mobilisation lancé par le président Poutine le 21 septembre, quelque 700 000 Russes en âge de combattre auraient quitté la contrée des tsars. Le Devoir s’est entretenu avec quelques-uns d’entre eux. Troisième portrait d’une série de quatre.

Dès les premiers jours suivant le début de la mobilisation des réservistes de l’armée russe, des représentants de l’État se sont rendus chez Vasily, 28 ans, pour lui remettre sa lettre de conscription. « Mais je n’étais pas à la maison pour la recevoir », raconte l’homme à travers l’écran de son ordinateur. Et tant que la lettre n’est pas remise en mains propres au conscrit, celle-ci ne prend pas effet. Viscéralement pacifique, Vasily dit n’avoir eu d’autre choix que de prendre la route de l’exil.

Un chemin qu’il n’avait jamais imaginé fréquenter un jour. « Mais je ne veux participer d’aucune manière que ce soit à la guerre contre l’Ukraine, soutient le Russe, qui se décrit comme un humaniste. Je suis contre tous les conflits armés. Je crois qu’il n’y a rien de plus précieux que la vie humaine. »

Photo: Vasily

Dans un mélange de colère et de résignation, Vasily a mis le cap sur la Géorgie. De Moscou, il a pris un vol pour Mineralny Vody, dans le sud du pays. Le réserviste a alors reçu l’appel d’un militaire qui lui demandait de se rendre dès que possible dans un bureau de conscription. « Mais je n’y suis pas allé », laisse-t-il tomber.

Le jeune homme a plutôt embarqué à bord d’un taxi afin de franchir les 250 kilomètres restants pour atteindre la gigantesque file de Russes qui tentaient de franchir les montagnes géorgiennes par Verkhni Lars, un hameau de la république d’Ossétie-du-Nord-Alanie. Une file s’étirant chaotiquement sur une vingtaine de kilomètres, rapporte Vasily.

« Beaucoup de gens vendaient des vélos ou proposaient d’amener les gens au poste-frontière sur des motos », se souvient-il. Avec son bagage et son saxophone sous le bras, l’homme est venu à bout des derniers kilomètres à pied — et par moments en montant sur un quadricycle, en échange de quelques roubles — pour se rendre jusqu’à la file des passagers qui tentaient de franchir la frontière à pied.

Photo: Vasily

Pas de toilettes ou de nourriture

 

De là, il ne lui restait que 500 mètres à parcourir pour atteindre le poste de contrôle, une distance que Vasily a pris 14 heures à franchir. Pour passer le temps et égayer l’ambiance, le jeune homme a porté son saxophone à sa bouche. « Mais des personnes m’ont crié après, ils m’ont dit que des gens meurent en ce moment pendant que moi, je joue de la musique », rapporte le musicien qui, à regret, a rangé son instrument.

Une véritable crise humanitaire se dessinait alors sous ses yeux, dit-il. À Verkhni Lars, il n’y a pratiquement aucun accès à des toilettes, que très peu de nourriture disponible et du brasse-camarade surgit par moments au milieu du stress et de l’anxiété qui se distillent parmi les gens qui attendent parfois des jours avant d’aboutir devant un douanier.

Des options plus rapides existent pourtant. « Des personnes offraient de nous faire passer la frontière en voiture jusqu’en Géorgie pour 20 000 ou 30 000 roubles [440 $ à 660 $], raconte Vasily. Mais ce n’est pas quelque chose que je pouvais me payer. »

Après une nuit d’attente, Vasily est entré dans le poste-frontière. Et le couperet est tombé. « Ils ont pris mon passeport, indique-t-il. Et avec un autre homme, on s’est fait remettre une lettre qui dit qu’on n’a pas le droit de quitter le pays et qu’on doit se rendre dans un bureau de conscription. »

Beaucoup d’hommes réussissent pourtant à passer, se désole Vasily. « Ce serait l’humeur du douanier qui détermine si tu reçois ce papier ou pas, dénonce-t-il. Et je n’ai vu aucune des personnes qui payaient pour passer en voiture rebrousser chemin. »

Photo: Vasily

Se cacher dans son propre pays

 

À regret, Vasily est donc revenu sur ses pas. « J’ai averti des gars dans la file que ça pourrait leur arriver, rapporte-t-il. Mais je ne suis pas allé au bureau de conscription. » Depuis le 28 septembre, le Russe se cache, donc, avec amertume et désolation, dans une ville russe qu’il n’a pas voulu nommer au Devoir.

« Je me sens déprimé, lâche-t-il. Je ne pensais jamais que je me retrouverais dans cette situation où je dois me cacher comme un criminel. » Pour l’instant, l’homme est en mesure de continuer à travailler. « Mais les employeurs ont beaucoup de pression en ce moment, dit-il. Ils peuvent être obligés de donner eux-mêmes des lettres de conscription à leurs employés. »

Vasily ne prévoit pas de tenter à nouveau de franchir la frontière. « Si je le fais, je vais recevoir une nouvelle fois une lettre », souligne-t-il. Et l’étau pourrait se resserrer plus étroitement encore sur lui. « En ce moment, de manière générale, je ne sens pas que je peux m’opposer publiquement de quelque façon que ce soit au régime de Poutine, dénonce-t-il. Le dialogue est supprimé dans la société [sur la question de la guerre en Ukraine]. »

Avec Vlada Nebo



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