Le retour du spectre de l’apocalypse

L'explosion d'une bombe atomique dans l'atoll de Mururoa, en juin 1971
Archives Agence France-Presse L'explosion d'une bombe atomique dans l'atoll de Mururoa, en juin 1971

Le mot porte en lui une image forte : Armageddon, la bataille finale et apocalyptique entre le bien et le mal qui va donner une victoire définitive à l’un et une défaite désastreuse à l’autre.

Jeudi soir, dans une déclaration rare formulée par un président américain, Joe Biden a prévenu que les menaces à peine voilées sur l’utilisation de l’arme nucléaire par Moscou, dans la guerre d’invasion russe en cours en Ukraine, faisaient désormais monter le risque d’une guerre nucléaire à un niveau plus élevé que lors de la crise des missiles de Cuba en 1962.

« Nous n’avons pas fait face à la perspective d’un Armageddon depuis Kennedy et la crise des missiles de Cuba », a dit M. Biden devant des donateurs du Parti démocrate réunis à New York lors d’une soirée de collecte de fonds. « Nous essayons de comprendre quelle va être la voie de sortie de Poutine. Comment peut-il s’en sortir ? Comment peut-il se positionner de façon à ni perdre la face ni perdre une portion significative de son pouvoir [en Russie] ? »

Et d’ajouter : « Il y a un gars que je connais assez bien, a dit M. Biden à propos de son homologue russe. Il ne plaisante pas quand il parle de l’utilisation potentielle d’armes nucléaires tactiques ou d’armes biologiques ou chimiques parce que son armée est, pourrait-on dire, nettement sous-performante. »

Depuis la montée en tension entre Moscou et Washington sur fond de missiles nucléaires soviétiques installés sur le territoire cubain à l’automne 1962 par Nikita Khrouchtchev et pointant vers les États-Unis, rares ont été les présidents américains à évoquer avec un ton direct et frappant la possibilité d’un Armageddon.

Depuis début septembre, la reprise progressive par l’armée ukrainienne de territoires occupés par la Russie a fait monter d’un cran la menace nucléaire que fait planer Vladimir Poutine sur ce conflit depuis le début de sa guerre d’invasion. La semaine dernière, l’homme fort du Kremlin a indiqué qu’il utiliserait « tous les moyens disponibles » pour défendre le territoire russe, faisant référence aussi aux quatre régions de l’Ukraine que la Russie vient unilatéralement d’annexer, au terme de référendums aux résultats staliniens largement dénoncés par la communauté internationale.

En février, Poutine avait ordonné à son armée de mettre les forces nucléaires de son pays en alerte.

Depuis, Washington analyse les scénarios dans lesquels le président russe pourrait faire usage d’une arme nucléaire tactique pour compenser les revers évidents de ses troupes sur un champ de bataille qui a déjoué ses pronostics et ses ambitions territoriales. Mais les stratèges militaires américains relativisent ce risque en le considérant, à l’heure actuelle, comme peu élevé.

Vendredi, la Maison-Blanche a tempéré les propos de son premier occupant en indiquant qu’elle n’avait « pas de raison de modifier [sa] propre posture nucléaire » et précisé qu’elle n’avait pas « non plus d’indications voulant que la Russie se prépare à utiliser de manière imminente des armes nucléaires », a dit la porte-parole du siège exécutif américain, Karine Jean-Pierre, au lendemain des déclarations inquiétantes de Joe Biden.

Visions divergentes au sommet ?

Étrangement, ces déclarations ont fait suite à la diffusion jeudi, plus tôt dans la journée, par le ministère des Affaires étrangères russe, d’une vidéo dans laquelle une porte-parole minimise sans ambages les menaces nucléaires russes pourtant proférées par Vladimir Poutine, qui a précisé que cela n’était pas « un bluff ». « La Fédération de Russie est pleinement attachée au principe de l’inadmissibilité de la guerre nucléaire, y explique Maria Zakharova. Nous l’avons dit et répété à plusieurs reprises. Il ne peut y avoir de gagnants dans une telle guerre. On ne devrait jamais la déclencher. » Cette déclaration peut illustrer une certaine division qui serait en train de s’installer au sommet de l’État russe, forcé de composer depuis plus de sept mois avec l’échec d’une « guerre éclair » lancée contre l’Ukraine, minant l’image de l’armée russe comme celle du chef du Kremlin.

En rappelant la doctrine russe sur l’arme nucléaire par son ministère, Sergueï Lavrov, chef de la diplomatie russe et proche de Poutine, pourrait ainsi chercher à amorcer un détachement stratégique d’avec le président dans la perspective d’un processus de remplacement au sommet de l’État qu’une défaite de la Russie sur le territoire ukrainien pourrait déclencher.

Promouvoir cette doctrine place Lavrov en rupture avec Poutine, qui, rappelait il y a quelques jours l’Institute for the Study of War (ISW), un groupe d’analyse ayant pignon sur rue à Washington, est loin d’en avoir fait « un facteur décisif » dans le conflit en cours, lui « qui microgère cette guerre jusqu’au niveau opérationnel ».

Fin septembre, le conseiller à la sécurité nationale de M. Biden, Jake Sullivan, n’a pas parlé d’Armageddon, mais a affirmé que toute utilisation d’armes nucléaires entraînerait des « conséquences catastrophiques » pour la Russie, ajoutant même avoir « expliqué » comment l’Amérique et le monde réagiraient à toute détonation lors de communications privées avec des homologues et de hauts responsables du gouvernement russe. Il n’a pas détaillé ces échanges.

Depuis le début du conflit, les mouvements de matériel sur les 47 sites de stockage connus sur le territoire russe par l’Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR) sont largement scrutés à la loupe par les satellites occidentaux, et ceux-ci n’ont pour le moment pas détecté de changements pouvant laisser présager un usage imminent de l’arme nucléaire par le Kremlin.

« Je suis convaincu que les États-Unis verraient d’avance tous préparatifs russes à l’utilisation d’armes nucléaires », a résumé Mark Cancian, un ancien fonctionnaire des ministères américains de la Défense et de l’Énergie et expert du Centre des études stratégiques internationales de Washington, cité par l’Agence France-Presse.

Un usage qui, pour le moment, semble surtout frapper l’imaginaire collectif, imaginaire que Poutine cherche depuis des mois à alimenter par ses déclarations fracassantes, afin d’entretenir une escalade dont il reste encore le seul à connaître l’issue.

Depuis la crise des missiles à Cuba, en 1962, rares ont été les présidents américains à évoquer la possibilité de l’Arma-geddon, combat ultime entre le bien et le mal

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