Le Nobel pour la «chimie clic», avec un rarissime double lauréat

Barry Sharpless, s’adressant à des journalistes et des collègues après avoir remporté son premier prix Nobel de chimie, en 2001, au Scripps Research Institute, à La Jolla, en Californie.
Andrew Silk Agence France-Presse Barry Sharpless, s’adressant à des journalistes et des collègues après avoir remporté son premier prix Nobel de chimie, en 2001, au Scripps Research Institute, à La Jolla, en Californie.

Ils ont ouvert de nouveaux domaines avec un « Lego » de la chimie : le prix Nobel de chimie a sacré mercredi le Danois Morten Meldal, l’Américaine Carolyn Bertozzi et son compatriote Barry Sharpless, qui réussit l’exploit rarissime de décrocher un deuxième Nobel à 21 ans d’écart.

Le trio est récompensé « pour le développement de la “chimie clic” et de la chimie bioorthogonale », utilisés notamment pour mettre au point des meilleurs traitements pharmaceutiques, y compris contre le cancer, a annoncé le jury dans sa décision.

Barry Sharpless, 81 ans, est seulement la cinquième personne à décrocher deux fois un Nobel. Il avait déjà remporté le prix de chimie en 2001 pour ses découvertes sur la technique de la catalyse asymétrique.

La Franco-Polonaise Marie Curie avait été la première au début du XXe siècle (physique 1903, chimie 1911), suivie bien plus tard par l’Américain Linus Pauling (chimie 1954 et paix 1962), l’Américain John Bardeen (physique 1956 et 1972) et le Britannique Frederick Sanger (chimie 1958 et 1980).

Le double lauréat, basé en Californie, et le Danois de 58 ans Morten Meldal, de l’université de Copenhague, sont sacrés pour leurs travaux pionniers en matière de « chimie clic », une nouvelle forme de combinaison de molécules, a expliqué le jury.

Huitième femme en chimie

 

Cette dernière est notamment utilisée pour développer des traitements pharmaceutiques, cartographier l’ADN ou créer de nouveaux matériaux.

L’Américaine Carolyn Bertozzi, 55 ans, est sacrée pour l’invention de la chimie « bioorthogonale », un ensemble de réactions chimiques pouvant être initiées dans un organisme vivant, mais sans perturber sa nature chimique.

« On peut prendre deux Legos et les faire cliquer ensemble, même s’ils sont entourés de millions de pièces de jouets similaires. Et ils ne vont pas cliquer avec les autres », a expliqué la lauréate, qui a mis au point la technique à partir des années 1990, dans un entretien à l’AFP.

« Carolyn Bertozzi a porté la chimie clic à un autre niveau », a salué le jury.

En 121 ans de prix Nobel, la professeure à Stanford devient la huitième femme à remporter le prix de chimie, succédant à la Française Emmanuelle Charpentier et à l’Américaine Jennifer Doudna (2020).

« Je suis contente de faire grimper ce chiffre un peu. J’en comprends la gravité, moi qui ai été tout ma vie une personne sous-représentée en sciences », a raconté la lauréate à l’AFP.

L’Américaine est surnommée « la rock star de la science », raconte à l’AFP Benjamin Schumann, un chimiste de l’Imperial College qui a fait sa thèse dans son laboratoire.

À la fois pour son « génie absolu », explique-t-il, mais aussi parce qu’elle était au clavier dans un groupe nommé « Bored of Education » (« Ennuyé par l’éducation ») où elle jouait avec le futur guitariste de Rage Against the Machine Tom Morello.

Après un millésime 2021 très masculin (12 hommes et une femme, aucune pour les prix scientifiques), l’année 2022 avait continué jusqu’ici sur cette tendance, avec les Nobels du Suédois Svante Päabo en médecine et d’Alain Aspect (France), John Clauser (États-Unis) et Anton Zeilinger (Autriche) en physique.

« Nous ne voyons que le sommet de l’iceberg, mais leur chimie va changer le monde », a déclaré à l’AFP Angela Wilson, la présidente de la Société américaine de chimie.

Jambes qui tremblent

 

« Des start-up commencent à utiliser ces technologies, mais je pense qu’on n’en est qu’aux balbutiements dans les usages. Je pense que ça va tout révolutionner, de la médecine aux matériaux », a-t-elle dit.

Le lauréat danois a confié en conférence de presse sa « grande surprise » quand il a reçu le fameux coup de téléphone de Stockholm, peu avant l’annonce.

La veille, lui et ses étudiants avaient fait un vote pour savoir qui gagnerait le Nobel cette année, et Bertozzi l’a emporté.

« Elle a donc eu le prix hier (mardi) soir, et moi aujourd’hui (mercredi) », plaisante-t-il.

Comme les autres Nobel, le prix de Chimie est doté de 10 millions de couronnes (environ 1,2 million de dollars canadiens), à partager entre colauréats.

La semaine Nobel se poursuit avec les deux prix les plus attendus, celui de littérature jeudi et de la paix vendredi, seul décerné à Oslo. Puis le plus récent prix d’économie, lundi.

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