À Srebrenica, une réconciliation lente et ardue

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Le mémorial et cimetière de Srebrenica-Potočari pour les victimes du génocide de 1995, où sont enterrées plus de 8370 victimes.

Dans la ville de Srebrenica, marquée par le massacre de plus de 8000 musulmans bosniaques à l’été 1995, des percées en matière de vivre- ensemble ont vu le jour ces dernières années. Mais le déni du génocide et les discours hargneux plombent la perspective d’une réconciliation.

L’endroit prend une allure idyllique, au sommet de la côte escarpée, avec ces parcelles agricoles défilant en contrebas et le ciel orangé surplombant la vallée. La bourgade de Pobuđe, nichée sur une colline, s’enveloppe dans la fraîcheur du soir. Un berger promène ses bêtes sur la route en lacet tandis que, non loin, résonne l’appel à la prière émanant d’un minaret. On se croirait à l’abri de l’agitation du monde. Difficile d’imaginer que la guerre est venue rompre cette vie paysanne quand, en 1992, les forces serbes de Bosnie soutenues par Belgrade ont débarqué à Pobuđe. La guerre éclatait dans une Bosnie-Herzégovine venant tout juste de proclamer son indépendance.

C’est dans ce village de Bosnie orientale d’à peine 300 âmes que s’est installé Muhizin Omerović — Džile, pour les intimes — en 2005. Ou, plutôt, réinstallé. Car ce conflit de quatre ans qui a fait plus de 100 000 morts dans l’ex-République yougoslave, ce Bosniaque de 48 ans l’a vécu en partie ici. Le voilà qui arrive, chaussé de bottes de caoutchouc, arborant son large sourire. « Désolé du retard, j’aidais le voisin à côté ! » lance ce colosse barbu aux larges épaules, mettant le pied sur la pelouse de sa maison, dont la façade saumon affiche un drapeau étoilé bosnien. Quand il évoque la guerre, son regard expressif devient fuyant ; il laisse échapper de longs soupirs, enchaîne cigarette sur cigarette.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Muhizin Omerović, connu par tous comme Džile, a combattu durant la guerre et a échappé au massacre de 1995.

Comme d’autres villageois, Džile avait pris part à la défense de Pobuđe, il y a trente ans, face aux pillages et tueries qui se rapprochaient. « Tous les villages bosniaques qui se rendaient étaient ensuite rasés. Mon père disait que si nous étions destinés à mourir, mieux valait choisir comment. Dans notre unité de 120 personnes, nous avions 10 fusils de chasse et 5 kalachnikovs, c’était tout. » Cette « résistance de paysans » aura duré un an à peine. Le 12 mars 1993, un obus s’abat sur la maison familiale. Son père meurt sur le coup, transpercé par un éclat de shrapnel. C’est Džile lui-même qui l’enterre, la nuit tombée, « en compagnie de quelques voisins ». Aujourd’hui, sa sépulture se trouve dans le cimetière musulman du hameau, un peu plus haut sur le massif forestier.

Lorsque Pobuđe tombe aux mains des forces serbes, « trois jours après la mort de papa », le jeune Džile, à l’aube de ses 18 ans à l’époque, est l’un des derniers résistants du village. Il se réfugie à une vingtaine de kilomètres de là, dans l’enclave de Srebrenica, foyer de l’exode de dizaines de milliers de déplacés bosniaques. Cerclée de massifs abrupts et débordant de blessés, cette localité est la seule de la région à ne pas être encore passée sous contrôle serbe. Pendant deux ans, l’enclave, déclarée zone de protection de l’ONU, tient bon. Jusqu’à l’assaut définitif de l’été 1995.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Un bâtiment abandonné, adjacent au site des Nations unies où s’est réfugiée la population à la chute de Srebrenica.

Le 11 juillet de cette année-là, après l’avoir pilonnée sans relâche, les forces serbes sous les ordres du général Ratko Mladić se pavanent dans Srebrenica, vaincue. C’est alors le début du pire carnage perpétré sur le continent européen depuis la Deuxième Guerre mondiale : en l’espace d’à peine une semaine, plus de 8000 hommes et adolescents bosniaques, pour la plupart non armés, sont massacrés. Džile, lui, échappa à ce qui sera qualifié, quelques années plus tard, de « génocide » par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Il fait partie d’une colonne de plus d’une dizaine de milliers d’hommes qui s’élancent, à pied, dans une fuite éperdue en direction du territoire bosniaque de Tuzla, à 100 kilomètres au nord.

S’amorce un calvaire de deux mois pour les hommes comme Džile, traqués par les forces serbes à travers montagnes et forêts truffées de mines. Deux mois d’errance à se nourrir de feuilles et de champignons, à voir des hommes se faire tuer sur-le-champ, piégés dans des embuscades. « Je ne voulais pas me rendre, par peur d’être torturé, je préférais mourir. Entre 3000 et 5000 personnes ont réussi à survivre », témoigne celui qui, chaque année, participe à l’organisation d’une marche commémorant la fuite des survivants de Srebrenica. Le 11 septembre 1995, il arrive enfin en territoire libre, après plusieurs tentatives vaines. On le croit alors mort. « Les premiers survivants sont arrivés après six jours, moi j’ai passé deux mois dans la nature. »

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Dépouille d’une victime au laboratoire de Visoko. Encore à ce jour, une centaine de victimes sont retournées aux familles chaque année après avoir été identifiées par une équipe d’experts travaillant sous la juridiction du bureau du procureur.

Džile aurait pu choisir de mener une existence paisible en Suisse, où il s’est réfugié au lendemain de la guerre. Mais son choix de rentrer, il y a dix-sept ans, coulait de source. Il a reconstruit la demeure de son père, dans laquelle il vit avec ses quatre enfants et sa femme, Emina, et élève un troupeau de chèvres sur ses dix hectares de jardin. C’est, pour Džile, une manière de braver l’épuration ethnique orchestrée par Belgrade, trente ans plus tôt, au nom d’une « Grande Serbie » dépourvue de « Turcs » — c’est ainsi que les ultra-nationalistes tchetniks désignaient les musulmans bosniaques, des Slaves convertis à l’islam au tournant du XVe siècle.

« Libéré de la haine des Serbes », qui l’a animé un temps au sortir de la guerre, Džile travaille aujourd’hui à la mairie de Srebrenica, et oeuvre à titre personnel à rebâtir des ponts entre Serbes et Bosniaques. S’il est une chose qu’il a souhaité retrouver, en revenant à Pobuđe, c’est le sentiment de « revivre comme avant », à cette époque d’avant-guerre où l’appartenance confessionnelle relevait de la futilité. À Srebrenica et dans les villages avoisinants, Džile assure qu’en matière de cohabitation intercommunautaire, des percées ont vu le jour ces dernières années, en dépit de la prégnance des discours de partis nationalistes. Dans le quotidien, à l’école comme au café, la séparation ethnique n’existe plus, comme ce pouvait être le cas il y a encore une quinzaine d’années, et les mariages mixtes commencent, petit à petit, à ressurgir, se réjouit-il.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Au bord de la route entre Srebrenica et Karačići

Mais la vie à Srebrenica n’est plus ce qu’elle était pour autant. « La plus grande plaie ouverte, c’est le fait que beaucoup ne reconnaissent pas ce qu’il s’est passé ici », laisse tomber Džile. Le maire serbe de Srebrenica, Mladen Grujičić, en fait partie. Émule de Milorad Dodik, le président de la Republika Srpska, il nie l’existence d’un génocide à Srebrenica. Un négationnisme répandu dans cette « République serbe » de Bosnie, l’une des deux entités institutionnalisées dans la foulée des accords de paix en 1995.

Vingt-sept ans plus tard, Srebrenica est aujourd’hui une ville transformée, sinistrée. La municipalité compte désormais le tiers de sa population d’avant-guerre, de 37 000 habitants autrefois. La jeunesse part en masse pour l’étranger, à l’image du pays, et l’activité économique tourne à plat. « Il n’y a rien à faire ici, c’est la mort », lance un homme d’âge mûr assis à la terrasse d’un café enfumé de Srebrenica, principale attraction du coin, si ce n’est le centre commercial démodé. Les nombreuses maisons ayant été reconstruites en côtoient d’autres qui sont parfois éventrées, souvent désertées. La nuit, le faisceau timide des réverbères confère un aspect inquiétant à la ville fantôme. Des policiers patrouillent dans les environs ; un homme esseulé regarde dans le vide par sa fenêtre. La localité étant située en Republika Srspska, le drapeau tricolore serbe, ici, flotte un peu partout : Srebrenica, « ville libérée » pour les uns, cité martyre pour les autres.

Négation du génocide

 

Aux portes de Srebrenica, impossible de manquer l’alignement vertigineux de milliers de stèles blanches du mémorial de Potočari. Face au cimetière commémorant les vies fauchées de l’été 1995, un imposant hangar, désaffecté et grisâtre, garde lui aussi sa part de drames. Il symbolise l’impuissance des casques bleus hollandais qui, submergés, avaient laissé les soldats serbes « faire le tri » de la population bosniaque peu après la chute de l’enclave. C’est là que femmes, vieillards et enfants ont été embarqués dans des bus pour être déportés en territoire « non serbe ». Quant aux hommes bosniaques — bernés par la perspective d’être l’objet d’un échange de prisonniers —, ils furent séparés, puis emmenés par centaines dans les hangars des environs pour être mitraillés par les hommes de main du général Mladić, le « boucher des Balkans ».

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Le centre-ville de Srebrenica la nuit, vide et inanimé

Šehida Abdurahmanović se rappelle bien l’incertitude de ce jour de juillet 1995 quand, l’air hagard, on lui avait intimé de prendre place dans l’un des cars. « On nous disait : “Femmes et enfants, vous montez d’abord, et les hommes suivront.” Des mères tentaient de retenir leurs enfants de 10 ou 11 ans, que les soldats serbes cherchaient à intégrer de force au groupe d’hommes, sur le point de se faire abattre. » À 76 ans, cette rescapée bosniaque est revenue vivre en 2003 à quelques encablures du mémorial de Potočari, dans la grande maison qu’elle a reconstruite avec son fils. Membre de l’Association des mères de Srebrenica, elle assume volontiers son rôle de gardienne de la mémoire, tout en appelant de ses voeux la réconciliation. Sauf que la cohabitation n’est pas toujours aisée quand, dans le voisinage, vivent en toute liberté de potentiels criminels de guerre, à « 500 mètres d’ici », ou lorsque certains se murent dans le déni pur et simple. « L’autre soir, en regardant la télévision, j’ai reconnu un médecin d’ici, apprécié par la population. Et les phrases que j’ai entendues sortir de sa bouche, je n’y croyais pas… » Négation du génocide, martyrisation du peuple serbe, discours hargneux. « Cette nuit-là, je n’ai pas dormi, avec cette question qui me tourmentait : avec qui vit-on ? » L’incompréhension la tenaille d’autant plus lorsqu’il est question de son frère, tué en 1995, dont les ossements n’ont jamais été retrouvés. Šehida en est convaincue, plusieurs de ses voisins serbes l’empêchent de faire son deuil en optant pour le silence. Ils sauraient l’emplacement des restes humains. L’effet de la peur de représailles ? Des aveux trop douloureux ? « Ce qui est sûr, c’est que plus le temps passe, plus l’espoir s’amenuise. Et si mon frère a été jeté dans la rivière, il n’y a presque pas de chance d’en retrouver la trace. »

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Šehida Abdurahmanović, rescapée du génocide

À Srebrenica, « en dehors de l’école ou du travail, on vit les uns à côté des autres, mais pas ensemble comme avant la guerre », regrette encore la veuve aux cheveux blonds. « J’ai le sentiment que c’est toujours nous, les victimes, qui avons le désir de refaire une vie commune. Le fait que des Bosniaques comme moi soient revenus vivre ici après la guerre en ennuie beaucoup. Ils imaginaient qu’ici l’air, l’eau et les feuilles d’arbre seraient serbes… Mais tout ce qu’on demande, c’est de reconnaître que le génocide a été commis en leur nom. Le simple pardon. Et tant qu’ils érigeront en héros les criminels de guerre, jamais les relations ne pourront revenir comme avant. »

Avec Ermina Aljičević

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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