Des Anglo-Jamaïcains se détachent de la couronne

La dernière visite royale en Jamaïque remonte à mars dernier. Le prince William et sa femme, Kate, avaient évoqué leur «profond chagrin» à propos de l’esclavage, mais sans présenter d’excuses, ce qui avait provoqué des manifestations dans le pays.
Photo: Ricardo Makyn Agence France-Presse La dernière visite royale en Jamaïque remonte à mars dernier. Le prince William et sa femme, Kate, avaient évoqué leur «profond chagrin» à propos de l’esclavage, mais sans présenter d’excuses, ce qui avait provoqué des manifestations dans le pays.

Londres a beau être placardée d’affiches louant la vie de la reine, tous ne voient pas la royauté avec des lunettes roses. La métropole abrite aujourd’hui des expatriés de plusieurs pays meurtris par la colonisation et l’esclavage britanniques. Les ressortissants de la Jamaïque, l’un des derniers pays encore liés à la monarchie, rêvent de plus en plus d’en finir avec le symbole de la couronne.

Un rythme de reggae remplit l’atmosphère lorsqu’on entre dans le quartier londonien de Brixton. C’est dans cette « Petite Jamaïque » au sud de la Tamise que des dizaines de milliers de Jamaïcains se sont installés après la Seconde Guerre mondiale.

Près de 800 000 descendants de cette île caribéenne vivent aujourd’hui au Royaume-Uni.

L’un d’eux, Ordene Simpson, portant des tresses rastas blanches, s’affairait samedi dernier à préparer une fête de quartier en installant des haut-parleurs qui cracheront quelques minutes plus tard des paroles révolutionnaires. Les siècles d’esclavagisme anglais ont trop marqué son pays pour qu’il ne souhaite pas la fin de la monarchie.

« Je ne veux pas manquer de respect à la reine, mais quand je pense à la monarchie, c’est l’indignation. Ils nous ont retiré notre dignité durant des siècles. Nous sommes leurs sujets. Ils peuvent nous étudier. Mais nous ne sommes pas des cochons d’Inde sur lequel ils peuvent faire des expériences ! »

La Jamaïque a vécu sous le joug des puissances royales dès l’époque de Christophe Colomb. La capitale, Kingston, a été une plaque tournante de l’esclavagisme sous le régime anglais. On estime qu’environ 600 000 Africains y ont été déplacés de force.

« Ils ne nous ont jamais traités équitablement. On est arrivés ici [au Royaume-Uni] poussés par la pauvreté », rappelle Ordene Simpson.

Un peu plus loin dans ce quartier rempli de commerces bigarrés, on croise « Mme Brixton ». Elle y vend ses produits ménagers depuis une trentaine d’années après avoir quitté sa Jamaïque natale. Elle ne veut pas donner son vrai nom, mais partage volontiers sa vision d’expatriée. « Ce n’est pas la défunte reine qui est responsable, ce sont ceux avant elle. Mais ce qu’ils nous ont fait dans le passé… on pardonne, mais on n’oublie pas », dit-elle. Elle se lance dans une diatribe sur tous les méfaits des puissances étrangères envers son peuple. « L’Amérique est une république, et elle est pire. »

Mme Brixton se considère tout de même comme anglaise, et donc attachée par défaut à la couronne britannique. « Les gens là-bas [en Jamaïque] ont une perception différente d’ici. Ici, on comprend des choses qu’eux ne comprennent pas. […] Si tu n’aimes pas les règles ici, va-t’en ! »

Elle est tout de même d’avis que la couronne doit réparer ses torts, mais pas par l’argent. « À qui vont-ils donner cet argent ? Au gouvernement ? Ils vont le mettre dans leur poche arrière. Ils devraient construire des écoles, des hôpitaux, des routes. »

Une monarchie qui ne s’excuse pas

La dernière visite royale en Jamaïque remonte à mars dernier. Le prince William et sa femme, Kate, avaient évoqué leur « profond chagrin » à propos de l’esclavage, mais sans présenter d’excuses. Ce passage avait provoqué des manifestations dans le pays.

Le premier ministre jamaïcain, Andrew Holness, avait alors explicitement réclamé au couple princier « l’indépendance » de son pays vis-à-vis de la couronne en plus d’exiger des réparations.

« Mais la Jamaïque est, comme vous le verrez, un pays très fier… et nous avançons, avait-il déclaré. Et nous avons l’intention… de réaliser notre véritable ambition d’être un pays indépendant, pleinement développé et prospère. »

Les Jamaïcains, qui ont leur propre gouvernement depuis 1962, semblent aussi vouloir tourner le dos à la monarchie. Près de 56 % d’entre eux s’accordaient en juillet dernier pour abandonner le symbole du roi, selon un sondage publié dans un journal local. Cette proportion s’élevait à 44 % en 2012.

Je ne veux pas manquer de respect à la reine, mais quand je pense à la monarchie, c’est l’indignation. Ils nous ont retiré notre dignité durant des siècles. Nous sommes leurs sujets. Ils peuvent nous étudier.

La Barbade est la dernière ancienne colonie britannique à avoir répudié en 2021 la monarchie à la tête de leur État. Les îles voisines d’Antigua-et-Barbuda soupèsent également l’idée.

Un deuil trop long

 

Le premier ministre jamaïcain a décrété une période de deuil de 12 jours au moment de la mort de la reine Élisabeth II. « Une journée, c’est bien. Mais douze, c’est beaucoup trop », observe un autre Anglo-Jamaïcain, qui se fait appeler « Bionic ». Accoudé à son magasin de CD reggae, il discute avec de fidèles clients de leur journée de congé de lundi.

« Selon ma religion, tous les humains sont égaux sous Dieu. Quand je vois un roi, je vois un humain. » Il se fait diplomate. Le moment n’est pas bien choisi pour parler du futur de la monarchie dans les Antilles.

Le silence des différentes associations jamaïcaines du Royaume-Uni appelées par Le Devoir pour commenter confirme cette gêne.

 

À Brixton, le terreau demeure tout de même fertile pour le ressentiment envers la couronne britannique. Des affiches ayant pour slogan « À bas la monarchie » sont placardées sur les murs du quartier. Une manifestation en ce sens est prévue lundi.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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