L’île taïwanaise que la Chine pourrait transformer en Crimée

Un bâtiment abandonné sur la côte de Kinmen.
Photo: Fabien Deglise Un bâtiment abandonné sur la côte de Kinmen.

Par la meurtrière de l’ancien bunker de l’armée taïwanaise occupé désormais par le Musée de la guerre de Hujingtou, sur l’île de Kinmen, le paysage ne se regarde forcément plus de la même manière depuis que la Chine a fait grimper de plusieurs crans sa menace contre ce territoire asiatique autonome et démocratique.

C’est que, sur ce bout de terre, l’une des composantes de l’archipel taïwanais, la Chine continentale ne peut pas être plus près.

Un canal maritime d’à peine cinq kilomètres sépare en effet l’île de « Petite Kinmen » de la ville chinoise et communiste de Xiamen, dans une proximité géographique atypique entre les deux entités chinoises, divisées politiquement depuis la fin de la guerre civile de 1949 et qui se contemplent désormais avec une certaine inquiétude.

Photo: Fabien Deglise Xu Jin Ben est propriétaire d’un petit commerce d’alcool et de tabac à Petite Kinmen.

Kinmen — qui veut dire « porte d’or » — pourrait devenir la porte d’entrée symbolique de la Chine sur le territoire taïwanais, le premier acte d’une guerre visant à revendiquer ensuite le reste du territoire taïwanais pour le ramener sous le giron de Pékin. Un scénario qui ferait ainsi marcher ce petit bout de terre et ses 120 000 habitants sur les tristes traces de la Crimée, en Ukraine, occupée par la Russie depuis 2014 et qui finalement aura été le premier jalon d’une guerre poussée encore plus loin par le Kremlin depuis six mois.

« Kinmen est un endroit où il fait bon vivre », dit Lu Jing Xiang, propriétaire d’un petit restaurant de nouilles aux huîtres dans le canton de Jincheng, sur cette île du détroit de Formose où se rencontrent pêche et culture du sorgho, à la base d’un alcool local dangereusement fort, à plus de 50 degrés, qui fait la réputation de l’endroit. « S’il y a une guerre ici, elle ne fera certainement pas de vainqueur. La Chine ne va pas nous attaquer. Elle ne peut pas prendre les fusils, les couteaux et ses avions pour nous attaquer. Nous sommes faits du même sang. »

Sur la plage de Petite Kinmen, juste au bas du musée, la perspective d’une guerre est toujours un peu maintenue vivante par la présence de structures métalliques anti-débarquement pointant depuis les années 1950 vers la Chine continentale. Des vestiges de tensions que plusieurs ici sur l’île peinent toutefois à ramener au présent, malgré le ton de plus en plus martial du régime de Xi Jinping et les manoeuvres militaires chinoises qui se sont intensifiées près de Taïwan ces dernières années.

« Kinmen et la Chine vivent en harmonie depuis de nombreuses années et personne ici n’estime que cet équilibre va changer, particulièrement les jeunes, qui n’ont pas l’expérience de la guerre », indique, autour d’un café et d’un bol de friandises aux arachides, le politicien local, Chen Tsang Chiang, membre du Parti démocrate progressiste (PDP). La formation ouvertement souverainiste et protaïwanaise est actuellement au pouvoir à Taipei.

Photo: Fabien Deglise Chen Tsang Chiang, rare politicien du Parti démocrate progressiste à avoir été élu sur sur l’île de Kinmen dominée politiquement par le parti conservateur et prochinois, le Kuomintang.

À l’été 1958, Kinmen a vécu les premières mesures de la deuxième crise du détroit de Formose en se retrouvant sous les bombes de la Chine maoïste, qui cherchait alors à récupérer Taïwan en commençant par ce bout de terre. Mais le régime communiste a surtout mesuré le sérieux de l’appui américain à Taïwan lors de cette crise, qui n’aura duré qu’un bref été et qui a repoussé les Chinois vers leurs terres.

« En 1996, un missile chinois a survolé l’île », se souvient Xu Jin Ben, propriétaire d’un petit commerce d’alcool et de tabac à Petite Kinmen. « On a l’habitude de voir monter la tension puis de la voir redescendre ensuite. Cela ne nous inquiète plus. »

Tous Chinois

 

En arrivant sur ce territoire atypique, quelques heures à peine suffisent en effet pour saisir une proximité avec la Chine continentale qui est bien plus que géographique.

« À Kinmen, personne ne sent l’approche d’une guerre et tout le monde s’en fout », résume la jeune Cai Cheng Lin, propriétaire d’un garage automobile. « Kinmen fait partie de la Chine. Nous avons tous immigré ici, récemment ou par nos ancêtres, de la Chine continentale. Mon passeport est taïwanais, mais nous sommes Chinois. On partage les mêmes ancêtres et la même culture. »

Kinmen fait en effet partie de la province du Fujian, divisée depuis 1949 entre la Chine continentale et ce bout de Taïwan qui vit, paisible, loin des tourments de la capitale à une heure d’avion environ de Taipei.

La langue de cette région y est parlée des deux côtés d’une frontière imposée par l’histoire et l’exil du gouvernement de Tchang Kaï-chek, mais que le quotidien des habitants du coin a rendue forcément un peu plus perméable. Tout comme cela s’est fait en Crimée d’ailleurs, entre Russes et Ukrainiens.

« Sur mes trois frères, deux ont marié des femmes qui viennent de la Chine, ajoute Mme Lin. Et leurs enfants grandissent entre nos deux réalités, sans problème ni tension. La Chine a toujours été pacifique avec la partie de Taïwan que nous représentons. Si une guerre doit se produire, ce sera à cause de la politique, pas à cause des gens qui vivent ici. »

« D’un point de vue économique, les gens de Kinmen dépendent beaucoup de la Chine », fait remarquer Chen Tsang Chiang, rare politicien du PDP à avoir été élu sur cette île dominée politiquement par le parti conservateur et prochinois, le Kuomintang (KMT). « Quelque 7000 Chinois sont mariés à des gens de Kinmen. Beaucoup de gens ici ont ouvert des commerces en Chine, après l’apparition des trois liens. »

Photo: Fabien Deglise Les vestiges du système anti-débarquement pointant depuis les années 1950 vers la Chine continentale. À l’horizon,la ville chinoise de Xiamen.

Les trois liens ? En 1991, la Chine et Taïwan se sont entendues pour faire circuler la poste, les individus et les marchandises entre Kinmen et la province chinoise voisine. Des liens suspendus temporairement depuis le début de la pandémie.

« Plus de 30 000 maisons de Xiamen appartiennent à des gens de Kinmen », dit Chuang Shi Ping, un professeur de mathématiques rencontré tout près de l’ancien poste d’observation militaire de Mashan, à l’extrémité est de l’île. « Moi, j’en ai deux. Kinmen et Xiamen forment une seule et même région. Une guerre ici serait absurde. »

Un quatrième lien est apparu en 2018, avec la construction d’un pipeline de 16 kilomètres qui envoie l’eau potable de Jinjiang, en Chine, vers Kinmen pour stabiliser son approvisionnement. La connexion symbolique entre les deux entités, reposant sur un contrat de 30 ans, a été soulignée à gros traits par Xi Jinping afin de nourrir sa propagande annexionniste.

La peur d’un pont

Les discussions amorcées dans les années 1990 pour faire passer également du gaz et de l’électricité n’ont toutefois toujours pas abouti. Tout comme l’idée d’un pont autoroutier entre Xiamen et Kinmen, dont les vagues plans ont été remisés par le gouvernement ouvertement souverainiste du PDP après son accession au pouvoir en 2016, l’axe de communication étant désormais perçu comme une faille dans le système de défense taïwanais, qui permettrait plus facilement l’entrée de chars et de matériel militaire chinois sur son territoire.

« Le pont ? Moi, je veux le voir », laisse tomber le vieux Ke Rong Yi, 70 ans, croisé sur le chemin de l’aéroport. « Taïwan et la Chine doivent s’unir. C’est ce qui va nous rendre plus forts et confiants en l’avenir. Notre relation s’est détériorée au cours des dernières années à cause de l’arrivée du PDP au pouvoir, qui a tout empiré. Mais nous devons apprendre aussi de la démocratie chinoise, car celle de Taïwan est très corrompue. Et la seule chose qui nous distingue, c’est de pouvoir blâmer publiquement nos élus, ce que les Chinois ne peuvent pas faire. »

Cet appel à la réunification, Chen Tsang Chiang dit l’entendre régulièrement, mais il estime que la tendance reste dans la marge sur cette île pourtant très prochinoise.

« Kinmen s’entend bien avec la Chine, mais elle ne veut pas être retournée à la Chine. Nous avons fait l’expérience de la démocratie ici, de l’éducation libre, de la liberté de parole, et nous ne voulons certainement pas revenir en arrière », assure le politicien. Il dit même qu’un référendum, s’il était tenu aujourd’hui, consacrerait la position du statu quo entre les deux entités politiques chinoises. « C’est donc par la force que la Chine va devoir nous récupérer, ce qui reste peu probable. Nous n’avons rien ici, pas de richesse, pas de position stratégique… Juste de l’alcool. »

« La Chine a une forte envie de nous envahir et un plan pour le faire, c’est sûr. Mais en raison de la pression internationale, elle ne va pas le faire », affirme le militant politique Weng Ming Zhi, devenu représentant du pouvoir législatif taïwanais à Kinmen. « La Chine se positionne sur la scène internationale comme un pays pacifique. Bien sûr, elle est 10 fois plus forte que nous, et notre défense est faible. Mais elle doit aussi considérer ce que le monde penserait d’elle après le déclenchement d’une guerre contre Taïwan. Ça ruinerait son image. »

Une image à peine écornée sur l’île de Kinmen par l’agitation de Pékin qui souhaite reprendre la démocratie asiatique. « La Chine, c’est comme un mauvais voisin qui ne se comporte pas bien et qui fait trop de bruit », résume Lu Jing Xiang, tout en préparant la fermeture de son restaurant. « Face à cela, nous avons le choix de subir ou de partir. Et forcément, sur une île, nos choix sont encore plus limités, puisque pour partir, il faudrait finalement nous jeter à l’eau. »

Avec la collaboration d’Alisa Chih Yun Chen

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

 

 

À voir en vidéo