Taïwan veut retrouver une voix dans les organisations internationales

Malgré le statut d’État souverain démocratique de Taïwan, l’absence de reconnaissance internationale de ce statut ne permettrait à celle-ci de décrocher qu’un poste d’observateur au sein de l’OACI.
Photo: Daniel Shih Agence France-Presse Malgré le statut d’État souverain démocratique de Taïwan, l’absence de reconnaissance internationale de ce statut ne permettrait à celle-ci de décrocher qu’un poste d’observateur au sein de l’OACI.

la veille de la prochaine réunion du Conseil de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), qui s’ouvre mercredi à Montréal, et de l’Assemblée générale de cette organisation qui s’y tiendra fin septembre, Taïwan réitère son appel à retrouver enfin sa place au sein de cette structure internationale chargée d’encadrer et d’assurer la sécurité du transport aérien à travers le monde.

Une participation qui devient de plus en plus « cruciale », estime le chef de la diplomatie taïwanaise, Joseph Wu, dans une entrevue accordée il y a quelques jours au Devoir, pour l’île asiatique dont l’autonomie et surtout la démocratie sont de plus en plus menacées par le gouvernement chinois de Xi Jinping.

« Taïwan a une aviation civile indépendante qui doit être représentée à l’OACI. C’est une question de sécurité, laisse tomber M. Wu, assis dans un des salons protocolaires du ministère des Affaires étrangères à Taipei. Or, la Chine a enregistré nos aéroports tout comme nos ports dans les organisations internationales où son influence est grandissante, et ce, pour s’emparer de la souveraineté de Taïwan sur ces questions stratégiques. Et cela pourrait être catastrophique, si quelque chose de dramatique devait survenir. »

 

Pékin a accentué cet été ses manoeuvres militaires au-dessus du détroit de Formose et a durci sa rhétorique belliqueuse contre ce territoire, autonome depuis 1949, que la Chine souhaite ramener dans son giron.

 

Avec la perspective de subir le même sort que l’Ukraine, en encaissant, elle, une invasion chinoise de plus en plus probable, Taïwan cherche donc à stimuler ses appuis internationaux afin de pouvoir porter sa propre voix au sein de plusieurs instances internationales, dont l’OACI. Depuis 1974, c’est le gouvernement de Pékin qui y assure la représentation officielle de l’île.

Dans ce cadre, les quatre compagnies aériennes taïwanaises sont ainsi enregistrées comme étant originaires de « Taïwan, province de Chine », et ce, même si leur fonctionnement et leurs structures légales sont indépendants de la République populaire de Chine. Pour l’OACI, les vols entre l’île et la Chine continentale sont également considérés comme des vols intérieurs. Une « fiction », selon le gouvernement taïwanais, qui devient forcément de plus en plus problématique, six mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie sous prétexte d’une reprise de souveraineté sur le territoire ukrainien, selon le discours de Moscou.

« Depuis le 24 février [soit le début de la guerre en Ukraine], la communauté internationale et les démocraties du monde ont compris que Taïwan était aussi menacée par l’expansion de l’autoritarisme, dit Joseph Wu. La première invasion de la Crimée, en 2014, nous a fait prendre conscience, mondialement, que nous n’avions pas été assez mobilisés pour contrer cette agression de la Russie et l’empêcher d’aller plus loin. L’attention s’est aujourd’hui tournée un peu plus vers nous. Et dans ce contexte, nous voyons désormais plus de pays prêts à prendre la parole pour se porter à la défense de Taïwan, pour maintenir la paix dans la région et pour réclamer une participation de Taïwan et une place pour elle dans les organisations internationales. Le Canada en fait partie. Et c’est un appui très apprécié. »

En 2019, soit la dernière année prépandémique, donc avant le bouleversement des échanges internationaux, plus de 1,5 million d’avions sont passés dans la zone de protection aérienne de Taïwan, transportant pas moins de 72 millions de passagers. « La voix de Taïwan au sein de l’OACI est donc très importante pour la sécurité de ces individus », poursuit M. Wu.

Une question de « sécurité »

Ironiquement, la Chine, représentée alors par le gouvernement anticommuniste de Tchang Kaï-chek, a été un des membres fondateurs de cette organisation internationale, en 1944. En 1949, la victoire des communistes a forcé son repli et celui de la République de Chine, qu’il représentait, sur l’île de Taïwan, devenu alors territoire autonome et une démocratie florissante par la suite. Pendant deux décennies, c’est finalement Taïwan qui a représenté la République populaire de Chine, communiste, au sein de cette organisation — tout comme au sein de l’ONU, jusqu’en 1971. C’était dans le contexte de la guerre froide.

En 2019, les ministres des Affaires étrangères du G7 ont soutenu dans un communiqué commun « la participation substantielle de tous les membres actifs de la communauté aéronautique internationale aux forums de l’OACI » en rappelant que « l’exclusion de certains de ses membres à des fins politiques », dont Taïwan fait l’objet, « compromet la sûreté et la sécurité de l’aviation ». À l’époque, l’organisation n’offrait toutefois pas une oreille attentive à cette demande, en raison des barrières imposées par le secrétariat général de l’OACI, alors entre les mains de la Chinoise Fang Liu. Le contexte vient de changer en partie, l’organisation étant désormais pilotée, depuis août 2021, par le Colombien Juan Carlos Salazar.

Malgré le statut d’État souverain démocratique de Taïwan, l’absence de reconnaissance internationale de ce statut — à peine 13 États membres de l’ONU sur 193 ont des relations internationales officielles avec l’île — ne permettrait à celle-ci de décrocher qu’un poste d’observateur au sein de l’OACI.

Pourtant, par son PIB par habitant, Taïwan se place au 15e rang des économies mondiales. Qui plus est, avec une population de 24 millions, le territoire est plus peuplé que 70 % des pays membres de l’OACI.

« L’influence chinoise dans les organisations internationales s’est accentuée dans les dernières années, particulièrement par l’entremise des secrétariats généraux, déplore le chef de la diplomatie taïwanaise. Au sein de l’ONU et de plusieurs autres organisations internationales, on compte désormais un nombre démesurément élevé, en proportion, de cadres et d’employés chinois. Pékin s’est approprié ces instances pour y installer ses standards et ses ordres du jour. Taïwan en fait les frais. Cela devient aussi de plus en plus préoccupant pour les régimes démocratiques, qui se demandent comment contrer cette influence. Parce que ces instances devraient être les premières à assurer le respect des règles de l’ordre mondial », plutôt que contribuer au désordre, conclut-il.

Avec la collaboration
d’Alisa Chih Yun Chen

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme
international Transat-Le Devoir.

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