Ceux qui partent ne reviennent jamais

Vue de la vieille ville d’Alep avec l’ancienne citadelle à l’arrière-plan
Photo: Alexander Zemlianichenko Associated Press Vue de la vieille ville d’Alep avec l’ancienne citadelle à l’arrière-plan

Juin 2022. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a estimé que la situation humanitaire en Syrie est « désastreuse » pour des millions d’enfants, de femmes et d’hommes. Il s’agirait de la plus grande crise de réfugiés au monde. Bombardé le 10 juin par un raid israélien, l’acheminement de l’aide humanitaire est perturbé à l’aéroport de Damas. Pour une troisième fois en quatre ans, l’écrivain Jean-Pierre Gorkynian (Tireur embusqué, Mémoire d’encrier, 2020) s’est rendu à Alep, où habite encore une partie de sa famille. Récit.

Nous sommes dans Sryan Al-Jadadeh, le quartier des Syriaques. Mon cousin Gio et sa fiancée, Mariebelle, pratiquent leurs pas de danse sur Hoy tengo ganas de ti en vue de leurs noces, prévues dans deux jours. La chorégraphie leur a été proposée et enseignée par un expert en planification de mariage qui a pignon sur rue dans Aziziyé, l’un des quartiers les plus huppés d’Alep. Le couple attend près de 150 convives. Les noces promettent d’être des plus somptueuses.

Je suis venu tout droit de Montréal pour assister aux célébrations. J’apporte une enveloppe bien renflée de coupures en dollars US destinée au jeune époux. Mon cadeau de mariage. C’est lui qui, en 2017 et 2018, m’a permis d’écrire mon roman en me livrant les clés d’Alep, me conduisant au front de la bataille, jusqu’à traverser des lignes de tireurs d’élite pour que je puisse représenter le plus fidèlement possible les scènes de combats qui s’y trouvent. Je lui devais bien cette petite fleur.

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

Malheureusement pour nous deux et pour les convives, les quelques bouteilles de scotch et de champagne que j’avais achetées à Paris ont été confisquées au contrôle douanier, à la frontière libano-syrienne de Dabosiyah, par où je suis entré au pays en voiture. Malesh, ce n’est pas grave, qu’il me répète avec sa désinvolture habituelle ; après onze ans de guerre civile et quatre années de pilonnage aérien intense au-dessus de sa tête, je peux vous assurer qu’il a déjà vu pire situation. Du reste, ce n’est quand même pas introuvable, à Alep, du scotch et du champagne.

Gio et sa cité

 

Il n’a pas vraiment changé depuis qu’on s’est quittés en 2018. Toujours cet aplomb habituel, imperturbable qui vous donne l’impression qu’il a une solution à tous les problèmes. Qu’en fait, there is no problem. La guerre a détruit les quatre commerces de son père. Sa famille s’est grandement appauvrie. Il est sans emploi stable. L’électricité ne fonctionne que trois heures par jour. Sa petite start-up de découpe de bois au laser peine à couvrir ses frais fixes. Ajoutez à cela qu’il s’est cassé la gueule en achetant du Shiba Inu (SHIB) pendant la bulle bitcoin. L’on pourrait croire à juste titre qu’il serait un brin découragé. Pas du tout, en fait. Ses malheurs de bourgeois peuvent bien s’abattre sur lui, ils n’effaceront pas d’un chouïa le sourire qu’il arbore aux lèvres. C’est qu’homme a trouvé femme.Sa douce est une amie d’enfance exilée, devenue suédoise pendant la guerre. Elle est revenue chercher son homme. Ce mariage, c’est un peu comme le passeport de Gio pour quitter le pays. Lui qui, plus jeune, lorsque je l’ai rencontré pour la deuxième fois, à Beyrouth en 2017, alors qu’il était réfugié, rêvait de libérer sa patrie des terroristes, quitte à mourir sur le front en martyr sur la terre de ses ancêtres.

Les temps ont changé. La plupart de ses amis ont réussi à obtenir des visas et sont partis vivre à l’étranger. D’autres ont pu bénéficier de parrainages privés. Du coup, la cité s’est tranquillement vidée de ses riches. Ceux qui sont restés sont devenus pauvres. Et les pauvres, quant à eux, sont devenus misérables.

La crise humanitaire

 

Selon les derniers chiffres du Programme alimentaire mondial (PAM), 12,4 millions de Syriens souffriraient d’insécurité alimentaire, ce qui représente une augmentation de 4,5 millions au cours de la dernière année. Un record national. Des années de conflits, les déplacements de populations, la pandémie de COVID-19 et maintenant la guerre en Ukraine qui perturbe les importations de blé russe, couplés à la crise pétrolière, la flambée des prix et la dévaluation brutale de la livre syrienne exercent une pression énorme sur les familles, qui ne parviennent plus à subvenir à leurs besoins de base.

Prenez pour exemple. En juillet 2018, lorsque j’y étais pour la dernière fois, le dollar américain s’échangeait à environ 500 lires syriennes sur le marché noir. Aujourd’hui, il s’échange à près de 4000 lires, soit une augmentation de 800 %. Or, le salaire moyen national — payé uniquement en devises locales — a bénéficié d’une augmentation de seulement 400 %. Le prix du pain non subventionné a, quant à lui, connu une flambée de 1500 %. Pour ce qui est du prix à la pompe, il a doublé, ce qui équivaut grosso modo à la tendance mondiale. Toutefois, le carburant est rationné à 25 litres par ménage, aux 17 jours. Tout excédent doit être négocié sur le marché noir.

Pendant ce temps, Gio fume des Heets, porte des Ray-Ban, arbore un bracelet bouddhiste, se promène avec de grosses liasses de Syrian pounds qui débordent de sa chemise. Il veut ressembler à tout prix à ses influenceurs préférés. Il appartient à cette bourgeoisie chrétienne d’Alep, relativement bien fortunée, qui ne s’est jamais vraiment désolidarisée du gouvernement, même au plus fort de la révolution, craignant la persécution des islamistes. C’est une communauté composée en grande partie de descendants des rescapés du génocide arménien qui furent près de 400 000 à affluer aux portes d’Alep lors des déportations meurtrières, entre 1915 et 1920. On dit qu’ils étaient près de 10 % avant la guerre. Aujourd’hui, ils ne représenteraient même pas 1 % de la population, selon le diocèse d’Alep, ce qui en fait un peuple menacé de disparition. Pas étonnant, à la lumière de ces chiffres, que les chrétiens d’Orient aient tendance à tomber dans les pièges du communautarisme et du repli.

Les préparatifs du mariage

 

Je réussis à attraper Gio entre deux courses. Il veut que tout soit parfait. Ce jour est tellement important pour lui. Sa famille y a investi beaucoup d’argent… peut-être trop. C’en est presque malaisant. Mais c’est l’aîné de sa fratrie. Et dans ces contrées, certains parents ne vivent que pour voir ce jour. Tout a été pensé, jusque dans les moindres détails : les cartes d’invitation, le traiteur, le photographe, l’hôtel, le DJ, la décoration, même la pyrotechnie. L’organisation de sa journée va en fonction de plusieurs éléments qui échappent à son contrôle : le nettoyeur ne peut finaliser son costume avant 17 h, faute « d’ampères » avant 13 h. Il faut prévoir son trajet en conséquence, sans quoi il gaspillera du carburant. Il préfère donc retarder sa visite chez le fleuriste en soirée. Il en profitera pour porter des boîtes à l’hôtel et discuter avec le gérant de quelques menus détails, comme le positionnement des projecteurs et la disposition des tables.

Je n’ai pas pu m’empêcher de juger ses décisions, vu — entre autres choses — le fardeau financier que lui incombe cet événement que j’attribue — à mon humble avis — au poids des traditions et au conservatisme intransigeant. Je n’ai pas osé le questionner à ce sujet. Au fond, de quoi je me mêle ? Mais l’obsession du décorum a commencé à me sembler franchement ridicule lorsque, sous les 38 degrés Celsius, nous nagions tous dans nos costards, sans air conditionné, et que le photographe dictait pratiquement le moindre de nos mouvements pour arranger les scènes et les photographier.

N’empêche, il y a quelque chose d’impressionnant, et d’émouvant, dans le fait célébrer l’union à vie de deux personnes. Je dois vous avouer honteusement que j’ai mangé jusqu’à m’en éclater la panse (près d’une dizaine de hors-d’oeuvre avant d’attaquer le plat de résistance, pour ensuite finir avec le dessert) avec cette idée en tête que j’étais dans un pays en guerre, traversant la pire famine de son histoire. Mais il y avait quelque chose, dans ces célébrations, comme une démonstration de force. C’était du moins ce que j’ai senti dans la volonté de mon cousin et de sa famille. Un refus de laisser la guerre dicter leurs rêves. Une façon de défier les bombes, les obus et les tireurs embusqués. Leur manière de dire qu’ils existent. Ou plutôt, qu’ils ont existé tel quel, selon ces coutumes. À ce moment, je me suis demandé ce que les enfants de Gio et de Mariebelle retiendront de leur héritage syrien. S’y intéresseront-ils, comme je l’ai fait ? Ou le renieront-ils, comme ma soeur ?

Avant la cérémonie, les amis de Gio l’ont encerclé pour lui flanquer toute une raclée. Un vieux rite aleppin, m’a-t-on précisé, afin que le jeune marié ne puisse plus jamais envier sa vie de célibataire. Ils l’ont ensuite porté sur leurs épaules jusqu’à sa jeune épouse en scandant en choeur des chants sacrés syriaques, appelant Dieu à lui donner la meilleure des chances pour la suite.

C’était leur façon de lui dire adieu.



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