Un sommet de l’OTAN pour tenir tête à la Russie

Le secrétaire général de l’alliance, Jens Stoltenberg, disait récemment espérer un «plan d’aide complet» pour l’Ukraine à l’issue du sommet qui se tiendra à Madrid, mercredi et jeudi.
Photo: Valeria Mongelli Agence France-Presse Le secrétaire général de l’alliance, Jens Stoltenberg, disait récemment espérer un «plan d’aide complet» pour l’Ukraine à l’issue du sommet qui se tiendra à Madrid, mercredi et jeudi.

À peine plus de quatre mois, jour pour jour, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les pays membres de l’OTAN se réuniront cette semaine en Espagne pour un sommet qui sera assurément dominé par cette guerre qui, de l’avis du secrétaire général de l’alliance, Jens Stoltenberg, pourrait s’étirer pendant « des années ». Les Ukrainiens réclament davantage d’aide pour tenir tête aux Russes, surtout l’envoi d’armes alors que leurs réserves commencent à manquer. La Suède et la Finlande espèrent voir leur adhésion à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord confirmée, elles qui craignent une escalade du conflit et préparent déjà leur population à de l’ingérence de la Russie.

L’armée russe n’a pas pris le contrôle de l’Ukraine aussi rapidement que certains le prédisaient, au début de son offensive le 24 février. Mais ce serait faire erreur que de croire que la menace a pour autant diminué, insistent en entrevue au Devoir les ambassadeurs de Suède, de Finlande et l’expert en affaires internationales et militaires David Perry.

« Nous avons tendance à surestimer l’impact négatif qu’ont eu les deux premiers mois de la guerre pour la Russie et à sous-estimer l’endurance de son armée », analyse M. Perry, président de l’Institut canadien des affaires mondiales. « La guerre entre la Russie et l’Ukraine ne se terminera pas de sitôt. Et il semble clair que l’objectif de la Russie est de la faire traîner, car cela met une pression énorme sur les marchés énergétiques internationaux, les marchés de commodités et la chaîne d’approvisionnement alimentaire mondiale. » Plus ces crises s’étirent, plus il y a de risque que le front commun occidental et européen s’effrite, observe M. Perry.

« J’espère que le sommet de l’OTAN en sera un d’unité, qui montrera à la Russie que l’alliance est plus forte que jamais et que la Russie n’a pas réussi à diviser l’Occident et les pays membres l’OTAN », affirmait justement l’ambassadeur de Suède au Canada, Urban Ahlin, au téléphone, la semaine dernière.

Des blindés canadiens réclamés

 

L’Ukraine tient tête comme elle peut aux forces russes, plus nombreuses et mieux armées. Pilonné par les Russes, le pays commence à manquer d’artillerie pour ses équipements datant de l’ère soviétique. Ce qui rend encore plus urgent l’approvisionnement en armes et en équipement de pays de l’OTAN, note David Perry.

Le Canada n’a plus beaucoup de réserves, après l’envoi d’équipement défensif et létal. L’ambassadrice d’Ukraine au Canada, Yulia Kovaliv, réclamait au Canada, en comité sénatorial début juin, des drones, de l’artillerie, mais aussi des véhicules blindés légers. Le gouvernement a déjà livré huit de ces blindés et pourrait maintenant en offrir d’autres, selon M. Perry.

Le secrétaire général Stoltenberg disait récemment espérer un « plan d’aide complet » pour l’Ukraine à l’issue du sommet qui se tiendra à Madrid, mercredi et jeudi, et que les pays membres aident davantage l’Ukraine à passer d’un arsenal militaire de l’ère soviétique à de l’équipement moderne et interopérable avec celui de l’OTAN. David Perry prédit que l’alliance pourrait aussi augmenter le nombre de troupes en Europe de l’Est, « pour avoir une présence plus importante et permanente ».

Le gouvernement de Justin Trudeau n’a pas voulu présumer des annonces qu’il pourrait faire à l’issue du sommet. « De façon générale, il y a toujours des appels à ce que les pays en fassent davantage. Et d’habitude, nous répondons présents », a cependant noté une source gouvernementale.

Suède et Finlande

 

L’OTAN pourrait par ailleurs sortir agrandie de ce sommet. C’est du moins ce que souhaitent les ambassadeurs suédois et finlandais au Canada.

« Nous ne cherchons pas un plan menant à ce que nous rejoignions les pays membres. Nous espérons devenir membres, au sommet de Madrid. Nous estimons que nous répondons déjà aux critères de l’OTAN », martelait l’ambassadeur suédois Urban Ahlin, en entrevue.

Si le Canada et 28 des 29 autres pays membres soutiennent ces deux candidatures, la Turquie, elle, continue de s’y opposer. Le président Recep Tayyip Erdoğan plaide que les deux pays hébergent des « terroristes » kurdes et refusent de lui vendre des armes. Les ambassadeurs Ahlin, de Suède, et Roy Eriksson, de Finlande, rétorquent que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est classé entité terroriste, comme dans le reste de l’Europe, et que la vente d’armes est interdite (en Suède) ou réglementée par permis (en Finlande).

Le veto de la Turquie s’expliquerait plutôt par une stratégie nationaliste d’Erdoğan pour augmenter ses chances de réélection et une tentative de convaincre plutôt les Américains de lui vendre des armes.

L’ambassadeur Eriksson demeure optimiste du fait que la Turquie se range à la majorité, si ce n’est pas à Madrid cette semaine, au moins cet été. « Que ce ne soit qu’un petit retard dans un processus qui s’est par ailleurs déroulé à une vitesse record », espérait-il en entrevue jeudi.

Le Canada a déjà entériné la candidature des deux pays nordiques, par décret réglementaire. Les pays de l’OTAN doivent tous approuver l’ajout d’un nouveau membre.

Une troisième guerre mondiale ?

 

La Finlande et la Suède étaient demeurées neutres face à la Russie, depuis des décennies. L’invasion de l’Ukraine et les crimes de guerre commis par les forces russes ont toutefois changé les choses. « C’est un réalignement des plaques tectoniques qui se produit en Europe », observe l’ambassadeur Eriksson.

Chez lui, l’appui populaire à l’intégration de la Finlande dans l’OTAN est passé de 25 %, il y a un an, à 76 % le mois dernier.

Les Finlandais ne craignent pas à leur tour une invasion imminente de la Russie voisine. Mais ils ont été prévenus par leur gouvernement qu’une cyberattaque était fort possible et ils ont été invités à se prévoir une réserve d’argent comptant et de nourriture.

L’OTAN adoptera d’ailleurs son nouveau concept stratégique, à Madrid, qui fera état des nouvelles menaces auxquelles fait face l’alliance — comme la désinformation et les cyberattaques — et des stratégies pour s’en prémunir.

L’ambassadeur suédois Urban Ahlin demeure inquiet qu’une escalade du conflit mène à une guerre en Europe ou même à une troisième guerre mondiale. « Les Suédois craignent que les choses s’enveniment. Et moi aussi. Car nous faisons face à un joueur imprévisible. Et c’est pour cela que nous demandons d’être membres l’OTAN. »

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