La colère et l’inquiétude de nombreuses Américaines après l’invalidation de «Roe v. Wade»

Colère, tristesse et peur ont submergé de nombreuses Américaines aux quatre coins des États-Unis vendredi.
Matt Slocum Associated Press Colère, tristesse et peur ont submergé de nombreuses Américaines aux quatre coins des États-Unis vendredi.

Colère, tristesse et peur ont submergé de nombreuses Américaines aux quatre coins des États-Unis vendredi à la suite d’une décision de la Cour suprême qui ouvre la porte au bannissement du droit à l’avortement dans de nombreux États du pays.

Valerie Berry, qui demeure en Arizona, a été durement ébranlée par le jugement rendu par six juges de la Cour suprême contre trois vendredi matin. Le plus haut tribunal des États-Unis a ainsi invalidé sa décision de 1973 Roe v. Wade, qui protégeait le droit des femmes à l’avortement à l’échelle du pays. Ce jugement controversé fait en sorte que chacun des 50 États américains peut désormais décider s’il souhaite ou non restreindre, voire interdire les avortements sur son territoire.

« J’ai senti de la colère, de la frustration du fait qu’on ait été ramenés aussi loin en arrière. J’ai aussi ressenti de la déception à l’endroit de nos politiciens et de la peur pour le futur », relate Mme Berry, en entrevue au Devoir en fin d’après-midi.

Celle qui travaille aujourd’hui dans le milieu de l’assurance automobile a confié avoir dû se faire avorter dans le passé après avoir été victime d’un viol. Elle craint aujourd’hui « pour la prochaine génération », en particulier pour les enfants de ses amies. « J’ai peur qu’elles aient à porter un bébé conçu lors d’un viol alors que moi, je n’ai pas eu à le faire », raconte la dame, de l’émotion dans la voix.

Elle espère maintenant que plusieurs employeurs emboîteront le pas aux géants comme Disney, Meta et Netflix qui ont mis en place des politiques internes afin de débourser les frais de déplacement de leurs employées qui pourraient avoir besoin de se déplacer dans un autre État pour se faire faire avorter. Selon certaines estimations, plus de la moitié des États du pays sont susceptibles de restreindre ou d’interdire les avortements sur leur territoire. On compte notamment 13 États qui disposent d’une « loi gâchette » leur permettant d’interdire ou de restreindre grandement les avortements sur leur territoire au cours des 30 prochains jours, voire dès aujourd’hui dans certains cas.

« Rien ne va changer en Californie. Si quelque chose arrive, c’est que les femmes vont venir en Californie d’autres villes pour obtenir un avortement », affirme Kelly Hughes Davis, originaire de cet État démocrate, où le droit à l’avortement demeurera vraisemblablement protégé.

L’Américaine de 63 ans s’inquiète toutefois de l’important bond potentiel du nombre de naissances que l’interdiction des avortements dans plusieurs États pourrait entraîner. En 2019, les Centres de prévention et de lutte contre les maladies (CDC) ont rapporté près de 630 000 avortements légaux à l’échelle du pays.

« Beaucoup de ces bébés seront nés de femmes qui n’ont pas assez d’argent pour s’occuper d’un enfant. Allez-vous payer plus de taxes pour vous occuper de ces enfants pendant 18 ans ? » lance Kelly Hughes Davis. « Si vous vous dites pro-vie, vous devez être prêt à vous occuper de ces enfants, sinon vous ne faites que punir les femmes d’avoir eu une relation sexuelle », enchaîne-t-elle. La dame estime d’ailleurs que ce sont les « femmes pauvres » qui écoperont le plus des restrictions au droit à l’avortement, puisque celles mieux nanties pourront plus facilement se déplacer pour obtenir une interruption de grossesse.

« Il y a de jeunes femmes qui vivent dans la peur. Certaines vont perdre la vie parce qu’elles vont devoir trouver d’autres moyens de se faire avorter », lance, inquiète, Valerie Berry, qui rappelle que les avortements clandestins posent des risques pour la santé nettement plus élevés que ceux réalisés légalement par des professionnels. « Elles vont potentiellement perdre la vie en raison des vues politiques ou religieuses de certains hommes. »

Un impact politique ?

À l’approche des élections de mi-mandat, cet automne, plusieurs Américaines questionnées par Le Devoir vendredi ont dit espérer que ce jugement de la Cour suprême incitera la population à voter en plus grand nombre.

« J’espère que cette décision choquante de la Cour suprême incitera davantage de personnes à voter lors des élections de mi-mandat et des élections futures. Cela nous a montré que la seule façon de nous protéger est d’inscrire le droit à l’avortement dans la loi fédérale, car la Cour suprême et de nombreux États ne le feront certainement pas pour nous », répond notamment Kristin Benoit, qui demeure à Knoxville, dans l’État du Tennessee.

« J’espère que les gens vont se lever aux prochaines élections et au minimum voter contre ce qui est mal et pour le parti qui pourrait changer ce qui est mal en quelque chose de bien », a pour sa part imagé Mme Berry, sans détailler ses positions politiques.

Vendredi, plusieurs républicains ont salué cette décision de la Cour suprême, que le sénateur Ted Cruz a notamment qualifiée sur Twitter de « rien de moins qu’une victoire massive pour la liberté » qui aura pour effet de sauver la vie de « millions de bébés innocents ». La vice-présidente des États-Unis, Kamala Harris, une démocrate, a pour sa part qualifié ce jugement de « crise de santé publique ».

« Il faut comprendre que des millions de femmes vont aller se coucher ce soir sans avoir droit aux mêmes services auxquels elles avaient accès ce matin », a soulevé la politicienne dans une déclaration publique vendredi. « C’est la première fois, dans l’histoire de notre nation, qu’un droit constitutionnel a été retiré à la population américaine », a enchaîné Mme Harris, qui a pressé la population à « élire des politiciens qui sauront protéger vos droits » aux prochaines élections de mi-mandat.



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