Perspectives: Il y a l'empire et il y a le reste du monde

En avril 2003, alors que les Américains bouclaient avec célérité leur invasion de l'Irak en chassant Saddam Hussein de Bagdad, le Pentagone dressait des plans dans lesquels la fin de l'occupation était prévue pour décembre 2004. Nous y sommes. En lieu et place, les États-Unis ont subi la semaine dernière l'une des pires attaques contre leurs troupes avec la mort de 19 ressortissants dans une base militaire américaine à Mossoul, dans le nord de l'Irak...

Ô surprise, l'Irak et la question israélo-palestinienne continueront en 2005 de constituer les deux mamelles de l'actualité internationale et de dicter au reste du monde de larges pans de son ordre du jour. Pendant ce temps, sur fond de dépenses militaires mondiales à hauteur de 1000 milliards $US, les quelque 40 millions de personnes atteintes du VIH-sida dans le monde continueront de manquer cruellement de soins alors que un milliard d'enfants, presque un sur deux, continueront de lutter pour leur survie pour causes de conflits, de pandémie du sida et de persistance de la pauvreté «ordinaire». Dixit ONUSIDA et UNICEF. Armer ou développer?, demandait un rapport publié l'été dernier par un groupe d'ONG, dont Amnesty International et OXFAM.

Il y a les nouvelles de l'empire américain, et il y a toutes les autres. 2004 s'égrenant, l'absence d'armes de destruction massive en Irak, argument principal évoqué par Washington et Londres pour faire la guerre, est lentement mais sûrement devenue une évidence. Début janvier 2004, la démission du chef de la mission américaine du désarmement en Irak, David Kay, constatant l'inexistence d'ADM, a ouvert le bal. Mais ni les fausses justifications bushiennes, ni le scandale des sévices à la prison d'Abou Ghraïb — et celui bourgeonnant de Guantánamo —, ni le millier et plus de soldats américains tués, ni les gênantes révélations sur les faiblesses du renseignement américain et les errances de la Maison-Blanche précédant les attentats du 11 septembre 2001 n'auront empêché George W. Bush d'être réélu le 2 novembre à la présidence pour un second et dernier mandat. La moitié de l'Amérique qui a voté pour le démocrate John Kerry en est encore bouche bée. Dans la rue arabe, jamais le ressentiment antiaméricain n'a été aussi grand.

Scrutins cruciaux

Deux importants scrutins ont lieu à très brève échéance: le palestinien du 9 janvier et l'irakien du 30, où la stabilisation du pays demeure une vue de l'esprit. N'empêche qu'on pourrait assister à un coup de théâtre en Irak, écrit Peter David, de la revue The Economist. «Une fois les élections passées, un départ anticipé d'Irak devient possible.» L'ONU, Washington et Londres s'accrochent encore à l'idée que des élections «justes et honnêtes» pourront avoir lieu, mais M. David ne serait pas surpris que le calendrier ne soit pas respecté, vu l'extrême violence de l'insurrection. «S'il s'avère impossible d'organiser ces élections, les États-Unis et le Royaume-Uni finiront par conclure que leur présence militaire constitue plus un problème qu'une solution.»

Alors, quelle «stratégie de sortie»? Face à une opinion américaine de plus en plus pessimiste devant l'évolution des choses, certains imaginent un président Bush se faisant plus conciliant pendant son deuxième mandat, en particulier auprès des Européens, afin de pouvoir remettre le ballon à l'ONU en 2005 sans abandonner l'Irak à un désordre qui risque de tourner à la guerre civile. Il en irait d'autant plus de son intérêt que son allié principal, le premier ministre britannique Tony Blair, devrait normalement déclencher des élections anticipées au mois de mai. L'opinion britannique a été farouchement antiguerre, ce qui représente un risque pour M. Blair, encore que la faiblesse de l'opposition conservatrice pourrait lui permettre d'être réélu.

Avant le scrutin en Irak, il y aura l'élection présidentielle, le 9 janvier, dans les territoires palestiniens, convoquées après la mort de Yasser Arafat, survenue le 11 novembre. Élection sous occupation israélienne, il va sans dire, où le no 1 de l'OLP, Mahmoud Abbas, tenant du dialogue avec Israël, a toutes les chances de l'emporter après le retrait de Marouane Barghouti, figure de l'intifada, de la course présidentielle.

Pour autant, Michel Fortmann, politologue à l'Université de Montréal, n'entrevoit pas de sortie de crise digne de ce nom au conflit israélo-palestinien. Le premier ministre israélien Ariel Sharon, en train de sceller un gouvernement d'union nationale avec l'opposition travailliste, voudra appliquer en 2005 son plan de démantèlement des colonies juives dans la bande de Gaza et poursuivre l'érection de sa «clôture de sécurité» enserrant la Cisjordanie. Peter David prétend que M. Bush exercera des pressions sur Israël pour obtenir un retrait de la Cisjordanie — ce qui reste à voir. Tout cela sur fond de plan de paix international qui rend de plus en plus virtuelle la naissance d'un État palestinien indépendant compte tenu de l'état de ruine dans lequel se trouvent l'économie et la société palestiniennes.

Autre considération régionale: l'Iran. Une grande partie de l'attention internationale se concentrera sur Téhéran qui, ainsi que l'a découvert l'Agence internationale de l'énergie atomique, a menti pendant 18 ans sur son programme d'armements nucléaires. «L'Iran, la Corée du Nord, le Pakistan.... 2004 a été une très mauvaise année», affirme M. Fortmann, qui redoute «une crise du régime de non-prolifération nucléaire en 2005». Une soixantaine de pays ont un programme nucléaire. Entre la méthode douce du dialogue avec Téhéran, préconisée par une UE élargie qui se cherche une politique étrangère, et la tentation de l'attaque préventive entretenue par Tel-Aviv et Washington, de quoi seront faits les 12 prochains mois pour les mollahs iraniens?

Dernière remarque sur l'empire: si la grave crise électorale en Ukraine est venue clore l'année, elle traduit pour celle qui commence un durcissement des positions entre l'Occident et la Russie — où le président Vladimir Poutine, fraîchement réélu, donne des signes évidents de glissement autoritaire. Vers une nouvelle guerre froide? «Le réveil est brutal, dit M. Fortmann, pour tous les observateurs qui se laissaient bercer par l'alliance implicite [illustrée par la question tchétchène] entre Moscou et Washington.»

Terrorisme et développement

2004 aura été une excellente année macroéconomique; 2005 annonce un ralentissement à l'échelle internationale, dû à la baisse de la consommation américaine, à la hausse du prix du brut, à la contraction de la poussée chinoise. Cela et «la guerre contre le terrorisme», qui continuera d'engloutir des milliards dans l'espoir de venir à bout d'une nébuleuse al-Qaïda de plus en plus éclatée, mettent gravement en péril l'atteinte des objectifs de développement fixés à l'occasion du Sommet du millénaire de l'ONU en 2000 et visant à réduire de moitié, d'ici 2015, la pauvreté dans le monde.

Aussi, «2005 est l'année où va se jouer l'avenir du projet», écrit dans Le Courrier international Jeffrey Sacks, directeur de l'Institut de la Terre à l'université Columbia. M. Sacks remettra en janvier au secrétaire général des Nations unies un rapport (le Projet du millénaire de l'ONU) sur les moyens d'atteindre les objectifs de développement. Enjeu principal: faire en sorte que les pays riches s'engagent à tenir leur promesse, réitérée depuis 35 ans, de faire passer leur contribution d'aide publique au développement à 0,7 % de leur PIB. Ceci injecterait dans les économies les plus démunies de la planète une somme additionnelle de 125 milliards. Sans quoi, dit Sacks, les pays pauvres, et surtout ceux d'Afrique, ne pourront pas s'équiper des routes, des réseaux d'accès à l'eau potable, des réseaux électriques, des écoles et des hôpitaux qui leur sont nécessaires «pour pouvoir s'engager sur la voie d'une croissance durable».

Il y a les nouvelles de l'empire, et il y a tout le reste, en quelques lignes: des élections cruciales à l'automne 2005 en Haïti suivant le renversement du président Jean-Bertrand Aristide en février dernier; un scrutin non moins crucial, prévu pour juin, en République démocratique du Congo (RDC), où les Congolais n'ont voté qu'une fois depuis l'indépendance de 1960; le génocide qui ne dit pas son nom au Darfour; la levée de l'immunité de l'ancien dictateur chilien Augusto Pinochet; le longue marche du droit international sous la forme de la nouvelle Cour pénale internationale, des tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et la Yougoslavie, de la Cour spéciale pour la Sierra Leone; et l'interminable guerre civile en Colombie, l'une des dizaines de conflits qui consument la planète, traduit par la détention d'Ingrid Betancourt, aux mains des FARC depuis maintenant 1043 jours.