Les deux camps ivoiriens sont coupables d'exactions

C'est un rapport de l'ONU qui aurait pu s'intituler Le Livre noir de la Côte-d'Ivoire. Ce document d'une centaine de pages, dont Libération s'est procuré une copie, fournit un éclairage inédit et approfondi sur les violations des droits de l'homme commises dans cette ancienne colonie française depuis le 19 septembre 2002 (date d'une tentative de coup d'État contre le président Laurent Gbagbo) jusqu'au 15 octobre 2004. Le cauchemar ivoirien y apparaît dans toute son horreur: massacres, charniers contre charniers, tortures et viols généralisés, enfants soldats, «escadrons de la mort» et agissements au grand jour des milices. Des exactions massives ont été commises contre les populations civiles, aussi bien au Nord — contrôlé par les rebelles — qu'au Sud — en zone gouvernementale. Au vu et au su des soldats français de la force Licorne et des Casques bleus de l'ONU, dont le mandat prévoit pourtant de protéger les civils et dont l'action peut légitimement être mise en doute.

Ce rapport, qui n'a pas encore été rendu public mais qui a déjà filtré dans la presse ivoirienne, a été rédigé par une commission d'enquête composée de cinq membres (une avocate mauritanienne, une autre tunisienne, un universitaire congolais, un magistrat portugais et un avocat djiboutien). Son travail pourrait servir de base au comité de l'ONU chargé d'élaborer une liste de personnalités ivoiriennes faisant obstacle à la paix et, à ce titre, susceptibles d'être frappées par des sanctions. Adoptée le 15 novembre, la résolution 1572 prévoit le gel de leurs avoirs financiers et une interdiction de voyager à l'étranger. Une annexe gardée secrète cite les noms des auteurs présumés de ces exactions. Selon une source diplomatique, ils seraient près de 200. «Un tel document pourrait servir de base aux incriminations et aux poursuites éventuelles devant la justice internationale», indique par ailleurs la commission, qui recommande la saisine de la Cour pénale internationale par le Conseil de sécurité.

Signés dans la banlieue parisienne en janvier 2003, les accords de Marcoussis prévoyaient la création d'une telle commission. Mais, curieusement, il aura fallu que le chef de l'État ivoirien, lui-même soupçonné de couvrir des violations massives des droits de l'homme, insiste à plusieurs reprises auprès de Kofi Annan pour qu'elle voie finalement le jour, en mai 2004. Gbagbo reprochait jusque-là à la communauté internationale d'avoir seulement enquêté sur les escadrons de la mort sévissant à Abidjan contre des proches de l'opposition, et sur la répression sanglante qui a suivi une marche de l'opposition en mars 2004. Dans ces deux affaires, l'ONU a déjà rendu des rapports mettant sévèrement en cause les plus hautes autorités de l'État. Autrement dit: l'entourage direct du président. Cette fois, la balance est, d'une certaine manière, rétablie: la population y apparaît prise en étau entre les deux camps, abandonnée à elle-même, sans espoir de salut.

La commission de l'ONU a enquêté deux mois en Côte-d'Ivoire (juillet-août). Ses membres assurent avoir circulé librement grâce aux instructions données par le chef de l'État comme par les chefs rebelles. Partout dans le pays, ils ont multiplié les découvertes macabres, affirmant dans leur rapport avoir trouvé de nouveaux charniers, dans plusieurs localités. Ils se gardent néanmoins de fournir la moindre estimation du nombre de victimes.