Une guerre éclair... depuis trois mois

Une femme se recueille sur la tombe de Stanislav Hvostov, 22 ans, un militaire ukrainien tué pendant l'invasion russe de l'Ukraine.
Photo: Dimitar Dilkoff Agence France-Presse Une femme se recueille sur la tombe de Stanislav Hvostov, 22 ans, un militaire ukrainien tué pendant l'invasion russe de l'Ukraine.

Le commentaire a de quoi faire sourire, dans les circonstances. Mercredi dernier, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a comparé à la propagande nazie l’annonce par la Russie de l’utilisation d’une nouvelle arme secrète, le Peresvet, un laser prétendument capable d’éblouir les satellites ennemis et de détruire les drones de l’armée ukrainienne.

Dans la journée, le Kremlin, par la voix du vice-premier ministre russe responsable du développement militaire, Yury Borisov, avait évoqué l’existence de cette nouvelle génération d’arme laser, nommée à la mémoire du moine guerrier orthodoxe de l’époque médiévale, Alexander Peresvet. Il a précisé qu’un test effectué la veille aurait permis de brûler un drone à 5 km de distance en moins de 5 secondes.

« Plus il devenait clair [que les nazis] n’avaient aucune chance de remporter la guerre, et plus il y avait de la propagande à propos d’une arme incroyable et si puissante qu’elle assurerait un tournant dans la guerre », a résumé, sourire en coin, le chef de l’État ukrainien dans son allocution vidéo de fin de soirée, et ce, en faisant référence à la wunderwaffe, l’« arme miracle » qu’Adolf Hitler a vendue à son peuple peu avant sa chute.

Le Kremlin s’est lancé dans cette invasion avec un sentiment de supériorité

 

« Ici, nous voyons qu’au troisième mois d’une guerre à grande échelle, la Russie essaie de trouver elle aussi sa wunderwaffe », a ajouté M. Zelensky, en affirmant que « tout cela indique clairement l’échec complet de son invasion ».

À l’approche du 90e jour de la guerre en Ukraine, mardi, le constat d’échec de la guerre éclair lancée par le Kremlin le 24 février contre l’Ukraine devient de plus en plus évident, et pas seulement pour le président ukrainien.

« Cette guerre est un fiasco pour la Russie, résume en entrevue l’ex-colonel à la retraite Pierre St-Cyr, qui a été attaché de la Défense canadienne en Ukraine durant le conflit de 2014 dans cette ex-république soviétique. Le Kremlin s’est lancé dans cette invasion avec un sentiment de supériorité. Il pensait pouvoir mener cette guerre rapidement, mais après trois mois, il a surtout démontré l’incompétence et les faiblesses de son armée, qui a perdu tant sa cible initiale que son moral. »

Dans les derniers jours, l’armée ukrainienne a annoncé à plusieurs reprises avoir repoussé les forces armées russes à l’est, là où Moscou tente désormais de reconfigurer ses objectifs de conquête, après l’échec de la prise de Kiev, la capitale, en février dernier, et son incapacité à faire tomber le gouvernement de Volodymyr Zelensky pour le remplacer par un pouvoir fantoche à la solde du Kremlin.

L’avancée des troupes russes dans la région de Louhansk, au cœur du bassin houiller du Donbass, se heurte par ailleurs toujours à deux importantes poches de résistance formées par les villes jumelles Severodonetsk et Lyssytchansk, où l’armée ukrainienne tient toujours tête aux forces du Kremlin. Une résistance qui, comme celle de l’usine sidérurgique d’Azovstal, à Marioupol, ce port stratégique sur la mer d’Azov désormais contrôlé par les troupes russes après plus de huit semaines d’intenses combats, jette un peu plus de discrédit sur la réforme militaire amorcée par Moscou, dans les années qui ont précédé cette guerre, insensée aux yeux de l’Occident.

Dans les dernières années, Vladimir Poutine comptait toutefois sur cette réforme afin de remplir ses ambitions de redonner à la Russie son lustre et son prestige d’antan. Elle est passée entre autres par l’objectif de constituer un corps militaire composé d’un million d’hommes et par le développement d’armes sophistiquées, exhibées avec fierté dans les dernières années par la Russie lors de salons internationaux consacrés à la guerre et à l’armement, mais qui, sur le terrain, se sont rapidement révélées inefficaces.

La réalité du terrain

 

« Cette réforme n’avait pas été testée sur le terrain, autrement qu’en Syrie, où la Russie ne faisait pas face à une grande opposition, dit M. St-Cyr. Elle a été aussi traversée par la corruption, par la quête d’objectifs à remplir coûte que coûte qui ne se souciait pas de la qualité des soldats ni de celle des armes. Et aujourd’hui, elle donne surtout l’image d’une Russie qui n’est plus la puissance militaire qu’elle a déjà été. »

En janvier dernier, le colonel Evgeny Pustovoy, ancien responsable des achats de véhicules blindés, a été accusé de détournement de fonds : 13 millions de dollars issus de la falsification de contrats d’approvisionnement entre 2018 à 2020, selon l’agence TASS.

Dix jours avant le déclenchement de la guerre, un tribunal militaire de Moscou a déchu le major général Alexander Ogloblin, jeté en prison pour quatre ans et demi en raison d’une surfacturation chronique dans les dépenses liées des stations de contrôle terrestre de satellites qui lui ont permis de détourner 25 millions de dollars, entre 2013 et 2018, selon le site BFM.RU.

Un des principaux résultats de cette guerre risque d’être « une Russie considérablement diminuée, et donc considérablement moins dangereuse », a prédit la semaine dernière Andrew Latham, professeur en relations internationales au Macalester College de Saint Paul, au Minnesota, dans les pages du quotidien politique The Hill. « Non seulement l’armée russe s’est révélée être une sorte de tigre de papier, mais, en outre, peu importe la capacité de combat qu’elle possédait à la veille de l’invasion, cette capacité a depuis été gravement dépréciée. »

Une opposition croissante

 

L’analyse semble d’ailleurs partagée par le colonel russe à la retraite Mikhail Khodarenok, devenu chroniqueur conservateur sur le réseau public russe Rossiya 1 et qui, le 16 mai dernier, n’a pas hésité à défier le discours officiel du Kremlin en affirmant à une heure de grande écoute que la « situation » pour la Russie dans la guerre en Ukraine « allait sans l’ombre d’un doute empirer ». Au même moment, l’armée ukrainienne annonçait avoir repoussé les troupes russes et repris le contrôle de la frontière dans la région convoitée et stratégique de Kharkiv.

Et il a ajouté : « Nous sommes dans un isolement géopolitique total. Le monde entier est contre nous […] même si on ne veut pas l’admettre », a-t-il ajouté.

Cet isolement s’est d’ailleurs fait sentir le jour même lors de la rencontre au sommet et au Kremlin des rares alliés de Moscou, membres de l’Organisation du traité de sécurité collective. Sur les cinq pays présents, dont l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan, un seul, la Biélorussie, soutient la Russie dans son intervention militaire en Ukraine.

« Ce colonel s’est fait le porte-parole d’une opposition à la guerre qui est de plus en plus exprimée en Russie et qui risque de continuer à l’être plus le conflit va durer dans le temps, dit Pierre St-Cyr. Ce colonel pourrait disparaître et être sanctionné. Mais si on devait le revoir, alors cela pourrait laisser croire que Vladimir Poutine est en train de perdre le contrôle. »

C’est ce que Volodymyr Zelensky a voulu d’ailleurs sous-entendre la semaine dernière en rapprochant le président russe de l’Allemagne nazie d’avant la chute de la dictature hitlérienne, et ce, en se moquant de l’« arme miracle » des Russes pour reprendre le dessus sur la résistance ukrainienne. Un rapprochement entre les deux époques dont le maître du Kremlin pourrait subir les contrecoups pas seulement en tombant, lui aussi, mais également en emportant son pays avec lui.

« Il est encore difficile de savoir quand et comment cette guerre va se terminer, dit M. St-Cyr, mais ce qui devient de plus en plus clair, c’est qu’avec les crimes de guerre commis, la reconstruction à venir et les compensations qui pourraient être imposées à la Russie, ce pays va avoir à l’avenir une pente à remonter aussi abrupte que celle à laquelle l’Allemagne a fait face après la Deuxième Guerre mondiale », conclut-il.

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