Le provocateur assagi

Kadhafi a souvent parlé du rôle que son pays joue en maintenant un verrou contre la montée des intégristes musulmans, qui ont d’ailleurs souvent tenté de l’assassiner. Source: Productions Stanké
Photo: Kadhafi a souvent parlé du rôle que son pays joue en maintenant un verrou contre la montée des intégristes musulmans, qui ont d’ailleurs souvent tenté de l’assassiner. Source: Productions Stanké

Hier encore, on l'accusait de dérangement mental, d'incarnation du diable et de loufoquerie. Pour beaucoup, le banquier des terroristes était rien de moins qu'un vulgaire paria, voire Satan en personne. Avant de larguer des bombes dans le but de le tuer, Reagan disait de Kadhafi qu'il était «l'homme le plus dangereux du monde, le chien enragé du Proche-Orient». Les temps changent. Aujourd'hui, l'ennemi public no 1 de l'Occident est absous par tous et loué par les plus grands. Le Lucifer des sables vient de quitter son purgatoire où, lumière faite, la suspicion n'a plus de part. Au milieu de toutes les mauvaises nouvelles qui nous parviennent d'Irak, d'Ukraine, d'Afrique ou d'Afghanistan, ce changement force l'admiration.

Attirés par l'odeur du pétrodollar, représentants du Congrès américain, sénateurs français, hommes d'affaires du monde entier accourent à Tripoli pour rencontrer le provocateur, l'imprécateur... assagi qui, grâce à l'indemnisation des victimes de Lockerbie, vient soudainement de se refaire une virginité. Pas de quoi avoir honte puisque Tony Blair, Jacques Chirac et Paul Martin en ont fait autant. À vrai dire, ce changement subit laisse quelque peu songeur, tout au moins en ce qui a trait au gouvernement canadien, qui a raté, il y a quelques années, une excellente occasion de se distinguer des autres nations et de s'assurer une part enviable dans les réserves du pétrole libyen.

Ma rencontre avec Kadhafi

Afin d'expliquer ma relation avec Muammar Kadhafi, il convient sans doute de rappeler quelques faits.

En 1998, le célèbre journaliste Pierre Salinger, ex-attaché de presse de John F. Kennedy et ex-sénateur, avait proposé à Kadhafi de lui trouver un éditeur américain pour l'ouvrage que le leader libyen venait d'écrire. La tâche tenait de l'utopie. En effet, la Libye, sous embargo depuis 1992, était mise au ban de la société et Kadhafi lui-même était carrément condamné à mort. Ayant eu vent de l'existence du manuscrit, j'ai aussitôt fait des démarches pour en obtenir une copie. Après l'avoir lu et constaté qu'il s'agissait d'un simple recueil de contes et de nouvelles inspirés dans la forme et la pensée de la tradition coranique, qui n'avaient par ailleurs strictement rien de politique, de répréhensible ou de provoquant, j'ai offert à l'auteur de l'éditer en français ainsi qu'en anglais pour les États-Unis, où il souhaitait ardemment être lu. Je n'ai eu à ajouter qu'une seule clause au contrat qui nous liait, par laquelle l'éditeur exigeait de signer l'entente personnellement avec l'auteur (!). La réponse ne s'est pas fait attendre. Quinze jours plus tard, aucun avion n'étant autorisé à atterrir à Tripoli, embargo oblige, Kadhafi m'envoyait une limousine à Djerba, en Tunisie, afin de me conduire jusqu'à lui.

Notre rencontre a eu lieu au camp militaire de Tripoli, dans sa tente-bureau, à quelques pas de l'immeuble en ruine, bombardé en 1986 par les Américains, où fut tuée Hana, sa fillette de 16 mois. Lors de la signature du contrat, nous sommes convenus que les droits d'auteur provenant de la vente des ouvrages seraient versés à des organismes de charité. (Par la suite, il s'est avéré qu'aucun organisme, y compris l'UNESCO, n'a voulu accepter l'argent de Kadhafi! Oui, l'argent a une odeur!)

Dès le départ, ma relation avec l'homme du désert fut empreinte d'une franche cordialité. Elle ressemblait étrangement au rapport qu'il m'est arrivé d'expérimenter par le passé avec les auteurs que je publiais pour la première fois. Avec le temps, cette relation est devenue plus soutenue et a débordé le cadre de l'édition. Un jour, alors que ses relations avec les Britanniques étaient le plus tendues, je l'ai convaincu d'accorder la seule entrevue qu'il ait jamais donnée à la télévision britannique (Associated Press). J'avoue avoir éprouvé beaucoup de plaisir à bavarder avec lui (sans l'ombre d'un garde du corps), sur les sujets les plus divers. Il m'a parlé avec passion de son penchant pour les livres d'histoire et de philosophie et les essais polémistes, en particulier pour les auteurs français tels Charles Fourier et Rousseau. Un jour, je me suis beaucoup amusé à l'entendre me narrer ses escapades dans les salles d'urgence des hôpitaux de Tripoli, où il s'amusait à débarquer, déguisé en clochard, afin de constater la manière dont étaient traités les indigents. Pour me faire connaître Syrte (à 500 kilomètres de la capitale), son désert et sa tente de Bédouin solitaire, il a mis son jet privé à ma disposition. Kadhafi déteste les villes. «La ville est un cauchemar et non une joie. Elle hurle, pousse des cris, klaxonne, elle nous assourdit», dit-il.

Il faut dire que Muammar n'aime pas la flatterie, pas plus qu'il n'apprécie la critique.

Lorsqu'il m'est arrivé de lui parler du respect des droits de l'homme et de l'emprisonnement de ses opposants, il s'est contenté, comme c'est souvent son habitude, de répondre par une parabole ou par cette citation d'Ibn Khaldun, un penseur maghrébin à qui il voue une véritable vénération: «Si tu n'es pas pourri, ils diront que tu es fou. Si tu es pourri, ils auront peur de toi. Ils ne te pardonneront pas de ne pas leur ressembler et te combattront jusqu'au moment où tu montreras ta force. Alors, ils s'inclineront, et c'est pourquoi, jusqu'à ce jour-là, tu dois attendre patiemment et leur présenter un visage impénétrable.» Ne voilà-t-il pas une sentence qui pourrait nous faire pénétrer la philosophie et l'attitude physique de ce mystérieux rebelle viscéral?

« Ne l'appelez pas "colonel" »

Il m'a été donné de rencontrer, dans son entourage, des personnages attachés à Kadhafi et attachants pour ceux qui les fréquentent, tel Bechir Salah, un francophone qui a commencé par diriger le service du protocole avant d'accéder au poste de directeur du cabinet de Kadhafi (le poste le plus important qui soit), ainsi que le Dr Mouftah Missouri, un diplomate de carrière. Cet homme érudit est le conseiller et l'interprète personnel de Kadhafi. Dès notre première rencontre, M. Missouri a tenu à me faire cette précision: «Muammar Kadhafi n'apprécie pas qu'on l'appelle "colonel", une erreur que beaucoup continuent à faire. Il préfère être appelé "guide". Il est le guide de la révolution et non colonel ou président. Tout d'abord parce que le guide n'est plus un simple colonel, et puis, il n'est pas non plus le président de la Libye, c'est-à-dire de la Jamahiriya arabe populaire et socialiste.»

Disons en passant que «Muammar», pour le marabout, signifie «doué d'une longue vie». Serait-ce là le sceau qui symbolise sa patience, son obstination, son endurance?

Lors de nos conversations, Kadhafi s'est montré très contrarié par l'imposition de l'embargo, mais il s'est en même temps dit très fier de remarquer à quel point les sanctions ont renforcé les Libyens qui, privés d'avions, ont réussi à détourner les privations dont ils étaient victimes en développant le transport naval et routier. Il m'a dit aussi apprécier le travail de forage qu'effectuait la société SNC-Lavalin sur sa rivière Artificielle, un gigantesque réseau de canalisation de collecte des eaux du désert, long de 850 kilomètres, conçu dans les immensités stériles du pays. Fort heureusement, le type de chantier dont s'occupe la société canadienne échappait aux restrictions imposées au pays. Je suis très touché d'avoir pu, à une certaine occasion, servir d'intermédiaire entre les dirigeants de cette société et le gouvernement libyen, qui désiraient raffermir leurs relations à une époque critique, paralysée par l'embargo.

Donner l'exemple

Lors de mes rencontres avec Kadhafi, celui-ci a souvent parlé du rôle que son pays jouait en maintenant un verrou contre la montée des intégristes musulmans, qui ont d'ailleurs souvent tenté de l'assassiner. Selon lui, ces gens, qu'il appelle «renégats», polluent et déshonorent l'enseignement du Prophète. Par ailleurs, il a dit souhaiter amorcer des relations privilégiées avec le Canada. «Votre pays devrait se distinguer et donner l'exemple aux autres!» Il a chargé l'ambassadeur de la délégation libyenne auprès des Nations unies, M. Dorda (lui-même blessé à Tripoli lors du bombardement américain), de me donner des desiderata qu'il souhaitait transmettre discrètement au gouvernement canadien.

La Libye aurait souhaité qu'Ottawa lui permette d'ouvrir un modeste bureau d'affaires dans la capitale canadienne par l'entremise duquel des ententes commerciales auraient pu être conclues au profit des deux pays.

En retour, la Libye s'engageait formellement d'abord à doubler ses achats de blé canadien et ensuite à trouver le moyen de nous accorder des faveurs dans le domaine du pétrole, dont elle est le troisième producteur au monde.

J'ai personnellement transmis l'offre à Lloyd Axworthy alors qu'il occupait les fonctions de ministre des Affaires étrangères. M. Axworthy a accueilli la proposition avec beaucoup d'intérêt, me laissant entendre qu'à première vue, rien ne pouvait empêcher l'instauration d'un tel bureau à Ottawa. Lors de notre deuxième rencontre, la donne avait cependant changé. Le ministre m'a confié qu'il aurait été prêt à passer à l'action mais que, par «précaution» (!), il avait téléphoné à sa vis-à-vis américaine, la secrétaire d'État Madeleine Albright, et que celle-ci l'avait très mal pris et l'avait carrément «engueulé».

Aujourd'hui, je constate que les convictions les plus indéracinables finissent pas se lézarder à l'usage. Je m'interroge aussi sur ce qui serait survenu si le Canada avait osé, il y a six ans, se distancer de la politique américaine...