Poutine à la sauce d’extrême droite ou complotiste

Des manifestants ont brandi le portrait du président Vladimir Poutine lors d’un rassemblement prorusse à Beyrouth, au Liban, le 20 mars 2022.
Photo: Bilal Hussein Associated Press Des manifestants ont brandi le portrait du président Vladimir Poutine lors d’un rassemblement prorusse à Beyrouth, au Liban, le 20 mars 2022.

Éric Zemmour, fier Français, courbe la tête, brûle ce qu’il a adoré et adore ce qu’il a brûlé. Le candidat à l’élection présidentielle française a encore été obligé, il y a quelques jours, de s’expliquer publiquement sur ses descriptions élogieuses passées de Vladimir Poutine, dictateur russe.

En 2013, l’ex-chroniqueur français écrivait que « Poutine devient le dernier rempart contre le politiquement correct, le communautarisme gay, le multiculturalisme […] Je rêverais d’un Poutine français ». Il a reformulé ce vœu en 2018, deux ans après un voyage en Russie, quatre ans après l’annexion de la Crimée.

Ces éloges sont évidemment reprochés à M. Zemmour depuis la très destructrice invasion russe de l’Ukraine. Elle a coûté au présidentiable à droite de la droite quelques points dans les intentions de vote ce qui pourrait l’empêcher d’accéder au second tour de l’élection au sommet dans quelques semaines.

« Je reconnaissais à Poutine d’abord d’être un patriote russe et, deuxièmement, d’avoir redressé son pays après la terrible décennie 1990, où les Russes vivaient dans la misère », a expliqué le fondateur du parti politique Reconquête à l’émission de radio Les Grandes Gueules de RMC. « […] Poutine, dans les années 2000, a été un grand président. Aujourd’hui, la situation l’a conduit à des actes inqualifiables et condamnables. »

De gênantes pépites idéologiques semblables se déterrent un peu partout en Occident. Le voyage en Pologne du leader de l’extrême droite italienne Matteo Salvini a viré au fiasco récemment quand le maire de Przemysl, qui abrite des dizaines de milliers de réfugiés ukrainiens, l’a accueilli en rappelant ses sympathies poutinistes. Matteo Salvini avait soutenu le grand avalement de la Crimée et porté un t-shirt à l’effigie de Vladimir Poutine en visitant la place Rouge de Moscou en 2014.

Donald Trump n’a jamais non plus caché ses sympathies pour le président russe comme pour d’autres autocrates, de Kim Jong-un à Mohammed ben Salmane. L’ex-président des États-Unis a continué de lui passer le plumeau même après l’invasion de l’Ukraine, qu’il a décrite comme l’« acte d’un génie ».

Tous ces flirts avec l’autoritarisme russe s’expliquent par des affinités idéologiques. Vladimir Poutine attire (ou attirait ouvertement jusqu’à la guerre) parce qu’il représente la critique féroce de la démocratie représentative, le retour du refoulé identitaire et du nationalisme sur des bases ethniques, une xénophobie assumée et un refus du métissage multiculturel, la détestation du régime diversitaire et, puis, évidemment l’ordre et le pouvoir répressif.

« L’attaque de Poutine contre l’Ukraine depuis le 24 février et l’attentat des partisans de Donald Trump contre le Capitole des États-Unis, le 6 janvier 2021, sont certes différents, mais ils se ressemblent par leur mépris des institutions démocratiques et leurs tentatives de justifier la violence en postulant une menace contre un groupe racial ou ethnique dominant », résumait le chroniqueur Robert Reich du Guardian au début du mois.

Au menu des conspirationnistes

Le populisme et le conspirationnisme antidémocratiques ont été cités comme sources majeures de dangers et de menaces pour le Canada et le Québec lors du colloque en ligne Les orientations stratégiques du Québec et du Canada organisé mercredi dernier par le Réseau d’analyse stratégique et l’Institut d’études internationales de Montréal.

« Je fais un lien entre l’occupation par le convoi d’Ottawa et la guerre en Ukraine, a dit Stéphane Roussel du Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec, professeur de l’École nationale d’administration publique. Une des vulnérabilités des sociétés occidentales — et le Québec comme le Canada ne font plus exception — concerne les opérations de subversions par des fausses nouvelles ou d’autres moyens de diviser la population, L’occupation récente d’Ottawa et tout le mouvement de contestation pendant la crise sanitaire montrent qu’il existe un mouvement avec 10 à 15 % de la population encline à recevoir favorablement des messages disons “alternatifs”. Ce terrain fertile pour les opérations de subversion représente un problème qui ne me paraît pas encore être assez pris au sérieux. »

La complosphère semble en train de changer d’obsession en délaissant la critique des mesures sanitaires (elles disparaissent d’elles-mêmes) au profit de positions résolument prorusses dans le confit avec l’Ukraine. « On a pu observer, au sein des mouvements complotistes, une fraction qui cherche à renouveler son discours en traitant de l’Ukraine, a ajouté le professeur Roussel. Les démocraties occidentales y sont considérées comme des dictatures, et la Russie de Poutine, comme un modèle de liberté. On se retrouve dans un monde orwellien, où les termes ont l’air de vouloir dire exactement le contraire du sens commun. »

Plateformes de désinformation

Certains sites complotistes deviennent de facto des relais de la propagande de Moscou présentant l’opération miliaire en Ukraine comme une tentative de sauvetage des russophones du pays supposément menacés par un régime néonazi. Il n’est d’ailleurs pas impossible que la désinformation russe serve de base informationnelle au complotisme occidental.

Une des théories en vogue affirme que l’Ukraine abrite des laboratoires américains secrets préparant un nouveau virus ou des armes bactériologiques. Une autre encore, reprise en Chine, avance que la COVID-19 aurait été fabriquée par un de ces laboratoires en Ukraine. Les milliardaires Bill Gates et George Soros sont encore mêlés aux intox. Des sites antisémites trouvent aussi le moyen de reprocher aux juifs d’être responsables du conflit.

Le Québécois complotiste Alexis Trudel-Cossette a consacré une émission entière aux « biolabs » ukrainiens. Il a aussi affirmé que les grands manipulateurs du monde cherchent en fait à provoquer une troisième guerre mondiale puisque leur plan diabolique pour contrôler la population mondiale par la pandémie a été un échec.

Le compte Twitter @vicsurvivaliste (« J’aime la poutine et c’est comme ça que ça s’appelle », dit sa présentation) reprend ou compose des messages qui tirent dans tous les sens délirants. L’Ukraine serait une plaque tournante du trafic d’enfants, les soldats ukrainiens auraient crucifié, brûlé vif et castré leurs prisonniers russes, etc.

David Morin, spécialiste des mouvements radicaux, de l’Université de Sherbrooke, pense que ce mouvement est le symptôme d’une crise de confiance vis-à-vis des institutions politiques et médiatiques. « Ce qui pèse aujourd’hui le plus sur nos sociétés, c’est le risque sur la démocratie, a-t-il résumé au colloque sur les menaces stratégiques. Nous avons du mal à reconnaître la fragilité de nos sociétés. Le complotisme n’est pas nouveau, a-t-il résumé au colloque sur les menaces stratégiques. On en parle plus. Il est devenu un objet d’inquiétudes à juste titre. […]. Dans un contexte de désinformation de masse, alimentée par des puissances étrangères, c’est un enjeu. Nous sommes voisins d’un des pays les plus auxprises avec cette menace sur la démocratie, et la frontière commune est pour le moins poreuse aux idées. »

La gauche pro-Poutine

À gauche aussi le régime russe trouve des défenseurs qui persistent et signent malgré son invasion du pays voisin. Un article du Monde vient de rappeler que « de nombreux militants et hommes politiques latino-américains blâment l’Occident, et non la Russie, pour la guerre en Ukraine ».

La position s’expliquerait moins par un appui direct à Vladimir Poutine, comme dans la galaxie idéologique de l’extrême droite, que par la constante perspective fortement antiétatsunienne du Rio Grande à la Terre de Feu. Les analyses de la guerre des commentateurs comme des politiciens professionnels évoquent donc presque immanquablement l’impérialisme occidental.

Un exemple tiré de Prensa Obrera, hebdomadaire lié au parti trotskiste argentin Partido Obrero : « Il ne s’agit bien sûr pas de soutenir l’invasion russe et la politique de Poutine, écrit le chroniqueur Pablo Giachello. Au contraire, à l’évidence, il est fondamental par principe de le condamner et de le combattre. Mais il faut souligner les responsabilités de l’impérialisme yankee et européen dans le conflit actuel en Ukraine. Il ne fait aucun doute que les États-Unis et l’UE sont fondamentalement responsables de la guerre. »

 
Une version précédente de ce texte identifiait Stéphane Roussel comme étant Justin Massie. Nos excuses.

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