Le Canada est-il en guerre contre la Russie?

« Politiquement, on est en guerre, mais il faut faire attention. Ce n’est pas une guerre chaude, mais plutôt une guerre froide intense», estime le chercheur Ali Ghanbarpour-Dizboni.
Photo: Vadim Ghirda Associated Press « Politiquement, on est en guerre, mais il faut faire attention. Ce n’est pas une guerre chaude, mais plutôt une guerre froide intense», estime le chercheur Ali Ghanbarpour-Dizboni.

Le Canada est-il déjà en guerre contre la Russie ? Dans la foulée de l’invasion russe, le pays a envoyé d’importantes cargaisons d’armes létales à l’Ukraine, notamment des roquettes, des systèmes d’armes antichars, des mitrailleuses, des pistolets de poing et des munitions. Parallèlement, de sévères sanctions économiques ont été adoptées contre la Russie parce qu’« on ne peut pas faire en sorte que [Poutine] gagne la guerre », a soutenu la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly. Faut-il donc en comprendre que nous sommes en guerre contre Moscou ? Pas selon le droit international, répondent des experts. Mais sur le plan politique, oui.

« Le Canada n’a pas déclaré la guerre à la Russie, et la Russie n’a pas déclaré la guerre au Canada, relève Ali Ghanbarpour-Dizboni, directeur des études militaires et stratégiques au Collège militaire royal du Canada à Kingston. Il n’y a pas d’engagement de forces militaires et d’affrontements directs entre les deux. » On ne peut donc pas affirmer que le Canada est en guerre sur le plan juridique, souligne le professeur.

Une lecture que partage Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). « Une déclaration de guerre, c’est un processus. On avise un autre pays qu’on est en guerre contre lui », mentionne-t-il.

Mais sur le plan politique, le Canada est effectivement déjà en guerre contre la Russie, s’accordent pour dire les deux chercheurs. « On est en guerre parce qu’on fournit des armes au pays qui est agressé et qu’on adopte des sanctions qui sont très fortes. Mais il faut mettre le terme “guerre” entre guillemets », explique Jocelyn Coulon.

Une précaution que prend aussi Ali Ghanbarpour-Dizboni. « Politiquement, on est en guerre, mais il faut faire attention. Ce n’est pas une guerre chaude, mais plutôt une guerre froide intense. »

Le Canada multiplie d’ailleurs les précautions pour éviter un affrontement direct avec la Russie, note-t-il. Le chef d’état-major de la Défense, le général Wayne Eyre, a interdit à tous les militaires canadiens — dont ceux qui sont en permission ou en congé — de se porter volontaires pour aller combattre aux côtés des Ukrainiens. Le Canada a déplacé en Pologne ses 250 instructeurs militaires qui se trouvaient en Ukraine au moment de l’invasion. Et le pays, de concert avec ses alliés de l’OTAN, refuse de fermer l’espace aérien ukrainien.

« Ce sont des messages que le Canada envoie pour affirmer qu’il n’est pas en affrontement direct avec la Russie », indique Ali Ghanbarpour-Dizboni, ajoutant que le pays fait plutôt le choix d’utiliser une « diplomatie coercitive agressive » pour convaincre Vladimir Poutine de retirer ses troupes du territoire ukrainien.

Ligne floue

Mais pour la députée ukrainienne Ivanna Klympush-Tsintsadze, il s’agit d’un leurre. « C’est une erreur de calcul. Le Canada et la Russie sont déjà en guerre, a-t-elle affirmé au Devoir. Le clash a déjà eu lieu. »

Interviewée il y a une dizaine de jours depuis Kiev, la femme politique a rappelé que Vladimir Poutine avait déclaré le 5 mars que les « sanctions mises en place [par l’Occident] s’apparentent à une déclaration de guerre ».

La frontière est donc floue, et le jeu des perceptions peut s’en mêler. « Tous les pays qui ont à subir des sanctions économiques importantes estiment que c’est [un acte] de guerre. Et ce n’est pas faux », souligne Jocelyn Coulon. Dans ce cas précis, Ali Ghanbarpour-Dizboni relève plutôt des paroles propagandistes de la part de Vladimir Poutine. « C’est une expression de son mécontentement et aussi une façon de galvaniser l’opinion publique russe contre l’Occident », précise-t-il.

Mais les contours de la guerre ont certainement évolué, et l’interprétation que les États en font aussi. « Quand les Américains ont conclu qu’il y avait de fortes possibilités que les Russes soient impliqués dans le piratage des élections américaines et dans le piratage du site du Parti démocrate, ils n’ont pas considéré ça comme une déclaration de guerre », note le professeur.

En revanche, lorsque les États-Unis ont assassiné le général iranien Qassem Soleimani, en janvier 2020, il s’agissait d’une déclaration de guerre selon le droit international, affirme Ali Ghanbarpour-Dizboni. « Sauf que les deux pays ont mis sous le tapis cette situation pour éviter une escalade de la situation. »

Prête à réagir

Pour l’instant, l’armée canadienne dit être parée à réagir à toute éventualité. « C’est notre devoir d’être prêts, explique le brigadier-général Éric Laforest, directeur général des opérations — État-major interarmées stratégique. Les plans militaires sont raffinés chaque fois qu’il y a des changements dans l’environnement mondial. »

Après avoir contribué à la formation de près de 33 000 soldats ukrainiens ces dernières années, l’armée canadienne continue d’appuyer l’armée ukrainienne, notamment en l’aidant à protéger son cyberespace et en lui transférant des armes. « Mais pour des raisons de sécurité opérationnelle, on ne détaille pas ce qui a été envoyé et la manière dont l’équipement est acheminé », indique le brigadier-général.

Environ 1375 soldats canadiens ont été déployés en Europe centrale et de l’Est dans le cadre de l’opération Reassurance — une mission de dissuasion visant à renforcer la défense collective de l’OTAN et à démontrer la solidarité des alliés.

Deux frégates sont respectivement en Méditerranée et en mer Noire « pour surveiller l’espace maritime autour de l’Europe », un avion de patrouille maritime « aide [l’armée] à bien saisir ce qui se passe dans l’espace aérien au-dessus de la Méditerranée », et des troupes terrestres ont été déployées en Lettonie « pour répondre à toute éventualité », détaille Éric Laforest, qui a lui-même été commandant de la Force opérationnelle en Lettonie dans les dernières années.

Parallèlement, 3400 militaires canadiens ont été placés en haut degré de préparation. « Ce qu’on voit présentement [sur le terrain], c’est [seulement] la base de notre préparation. On est prêts à répondre à toute éventualité qui pourrait surgir […] et aux circonstances changeantes de l’environnement mondial », assure le militaire.

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