Un recrutement russe en Syrie qui en dit long

Des Syriens manifestent leur soutien au président russe le 10 mars 2022, à Alep. Plus de 40 000 Syriens ont été recrutés pour aller combattre en Ukraine aux côtés des forces armées russes, selon l'OSDH.
Photo: Agence France-Presse Des Syriens manifestent leur soutien au président russe le 10 mars 2022, à Alep. Plus de 40 000 Syriens ont été recrutés pour aller combattre en Ukraine aux côtés des forces armées russes, selon l'OSDH.

Le chiffre est étourdissant. Plus de 40 000 Syriens ont été recrutés en Syrie dans les derniers jours pour aller combattre en Ukraine aux côtés des forces armées russes, a indiqué cette semaine l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Ce renforcement inquiétant des troupes du Kremlin par des soldats puisés sur les terres du dictateur Bachar al-Assad, allié de Moscou, confirme la difficulté rencontrée sur le terrain par les Russes face à la résistance ukrainienne. Mais il risque également de rapprocher l’Ukraine d’un scénario à la libyenne : depuis plus de 10 ans, en Libye, les milices russes et syriennes participent à l’enlisement de la guerre civile.

« L’armée ukrainienne a résisté au blitzkrieg de Vladimir Poutine et a infligé d’énormes pertes à son armée, explique en entrevue au Devoir Alexander Motyl, historien, spécialiste des milices internationales et professeur de science politique à la Rutgers University, joint au New Jersey. En cherchant de l’aide auprès des Syriens, des Biélorusses et des Chinois, le président russe indique que, pour lui, la guerre ne se déroule pas totalement comme il l’avait prévu. Après plus de 20 jours de combat, les parties sont dans l’impasse, mais, compte tenu de la taille et de la force de l’armée russe, les Ukrainiens, en affichant cette résistance sur le champ de bataille, pourraient effectivement se rapprocher d’une victoire. »

La perspective est difficile à envisager pour la Russie, qui, selon le média syrien Deir Ezzor 24, a ouvert deux centres de recrutement de soldats, à Mayadine et à Deir Ezzor, dans l’est de la Syrie, une zone tenue par le régime de Damas.

À ce jour, 22 000 candidatures auraient été approuvées par des officiers russes déployés dans ce pays depuis 2015 par Moscou pour venir en aide à Bachar al-Assad, selon l’OSDH. Une information démentie par le gouvernement syrien, qui nie l’existence d’une telle campagne de recrutement. « Jusqu’à présent, aucun nom n’a été inscrit, aucun soldat n’est inscrit, et personne ne s’est rendu en Russie pour combattre en Ukraine », a déclaré à l’AFP Omar Rahmoun, du Comité de réconciliation nationale.

Selon Deir Ezzor 24, les volontaires sont enrôlés pour une période de six mois et destinés à devenir des « gardes » en Ukraine, contre un salaire mensuel allant de 200 à 300 dollars américains. Une fortune dans un pays où les soldats ne sont payés qu’entre 14 et 35 dollars par mois et où la jeunesse peine également à trouver du travail.

Historique de recrutement

 

Par ailleurs, près de 18 000 hommes se sont inscrits auprès du parti Baas, au pouvoir en Syrie, et vont être sélectionnés par le groupe Wagner, selon l’Observatoire. Cette société privée russe de paramilitaires qui a des liens directs avec le Kremlin est active dans plusieurs pays en guerre où la Russie tente d’entretenir son influence. Elle a soutenu les forces du général Haftar en Libye. Sa présence en Ukraine a été relevée par des journalistes du Kyiv Post dès le début de l’invasion russe, le 24 février dernier.

Le conflit en Syrie, qui s’éternise depuis 2011, a fait un demi-million de morts. Elle a aussi plongé 90 % de la population dans la pauvreté, un phénomène qui facilite le recrutement d’hommes voulant aller combattre en Ukraine.

« Il est encore trop tôt pour dire ce que la présence de mercenaires syriens en Ukraine va donner sur le conflit en cours, laisse tomber depuis l’Arizona Candace Rondeaux, directrice de Future Frontlines, un groupe américain de réflexion sur la sécurité des générations futures et la résilience démocratique. Mais ce que l’on sait avec certitude, c’est que les sous-traitants militaires russes n’ont ménagé aucun effort pour former, équiper et déployer des mercenaires de Syrie et du Soudan sur des champs de bataille en dehors de la Russie. Cela est vrai pour les conflits en Libye, au Haut-Karabakh [revendiqué par l’Azerbaïdjan], et montre que la Russie est convaincue que sa guerre terrestre en Europe peut être menée à peu de frais. »

Les soldats recrutés en Syrie s’ajoutent aux militaires tchétchènes, sur lesquels Moscou semble également vouloir compter pour renforcer ses positions sur le champ de bataille ukrainien.

Au début de la semaine, le chef de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, a indiqué dans une vidéo diffusée sur le réseau Telegram être dans la région de Kiev pour combattre aux côtés des forces d’invasion russes.

« L’autre jour, nous étions à environ 20 km de vous, les nazis de Kiev, et maintenant, nous sommes encore plus proches », a écrit l’homme accusé par des ONG internationales d’avoir commis de graves violations des droits de la personne dans la république du Caucase écrasée par Moscou qu’il dirige désormais.

« Chaque guerre est différente, mais il existe des similitudes sur le plan tactique dans la façon dont la Russie utilise ses soldats contractuels en Syrie, en Libye et maintenant à nouveau en Ukraine, dit Candace Rondeaux, professeure de science politique à l’Arizona State University. L’effet recherché est de semer la confusion dans l’esprit des adversaires, en donnant l’impression que ces milices secrètes sont partout et capables de tout. »

Lourdes pertes

 

Le Kremlin met en œuvre cette stratégie dans le contexte où son invasion de l’Ukraine ne s’est pas produite dans la fulgurance annoncée et où les pertes russes face à l’armée ukrainienne envoient des signaux de plus en plus inquiétants à Vladimir Poutine. Mardi, le général Oleg Mityaev est devenu le quatrième haut gradé russe à être abattu sur le champ de bataille, a indiqué Anton Gerashchenko, conseiller du ministre ukrainien de l’Intérieur. Cette présence de généraux sur les lignes de front peut s’expliquer en partie par des problèmes logistiques, mais peut aussi témoigner du manque de motivation des troupes russes à mener une guerre contre leurs proches cousins ukrainiens.

Lundi soir, dans un discours adressé aux Ukrainiens et aux Russes, le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, a d’ailleurs souligné que Moscou avait perdu plus de troupes depuis le début de son invasion que durant l’interminable guerre en Tchétchénie. Il a, dans la foulée, appelé les militaires russes à se rendre. « Je sais que vous voulez survivre », a-t-il lancé en leur garantissant qu’un traitement décent leur serait réservé s’ils laissaient tomber les armes.

« Si les Ukrainiens parviennent à maintenir l’élan, ils pourraient en effet gagner, dit Alexander Motyl. Mais il est évidemment trop tôt pour prédire cette victoire avec confiance. »

Avec l’Agence France-Presse



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