Des milliers de manifestants défilent pour défendre «la liberté des médias»

Un manifestant tenant une affiche où l’on peut lire «Médias libres!» devant le palais présidentiel de Varsovie.
Photo: Wojtek Radwanski Agence France-Presse Un manifestant tenant une affiche où l’on peut lire «Médias libres!» devant le palais présidentiel de Varsovie.

« Je n’aurais jamais cru en 1989, au moment de la chute du communisme, que je serais à nouveau dans la rue. Malheureusement, m’y voici ce soir ! » Sur le coup de 19 h, à Varsovie, c’est une foule compacte qui s’est rassemblée face au palais présidentiel dimanche, et Aleksander Sabodacha, 70 ans, en a fait partie. « L’opposition n’existait pas à cette époque, mais on revient petit à petit à ces temps-là, surtout avec cette nouvelle loi qu’a votée le Parlement », regrette le retraité.

« Médias libres ! », « Liberté, égalité, démocratie » « Honte à vous ! »… Dans la capitale polonaise, et dans plus d’une centaine de villes du pays, ils ont été des milliers à manifester contre une nouvelle loi sur les médias, considérée comme une menace à la liberté de la presse. Sous l’impulsion du parti national-conservateur au pouvoir, Droit et Justice (PiS), la loi a été adoptée à la hâte et dans la plus grande surprise, vendredi 17 décembre. Et ce, malgré l’objection du Sénat aux mains de l’opposition, qui avait déjà voté contre en septembre.

C’est pour « protéger » le paysage médiatique polonais contre des acteurs jugés hostiles à l’instar de la Russie que le gouvernement justifie cette modification à la loi sur l’audiovisuel. Son but : empêcher toute entreprise ne faisant pas partie de l’Espace économique européen de détenir une participation majoritaire de capitaux dans les médias polonais. Mais aux yeux de l’opposition démocrate et de la société civile, la loi a été créée de toutes pièces afin de réduire au silence la plus influente chaîne de télévision en Pologne, TVN : si la loi est promulguée, ce média indépendant et critique du pouvoir devra soit plier bagage, soit forcer son actionnaire, le groupe américain Discovery, à vendre la majeure partie de ses parts. Et ainsi risquer un rachat par un actionnaire proche du PiS ; un scénario redouté par plusieurs au sein de la rédaction de TVN.

Le projet de « repolonisation » des médias brandi depuis quelques années par Jarosław Kaczyński — l’homme fort du PiS qui dirige véritablement en coulisses — n’est pas étranger à ce nouveau tour de force, dans un pays où la séparation des pouvoirs se réduit comme une peau de chagrin. Depuis l’arrivée au pouvoir du PiS, en 2015, l’indépendance des médias n’a cessé d’être mise à mal, comme en témoigne le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières : en six ans, la Pologne a chuté de 46 places, et se positionne désormais au 64e rang sur 180 pays.

L’audiovisuel public, un temps considéré comme respectable, s’est transformé en véritable porte-voix gouvernemental, diabolisant volontiers les adversaires politiques du PiS. « Je tente de regarder de temps en temps TVP [la télévision publique], mais je n’y arrive pas, tellement ça me met en colère, c’est de la pure propagande », témoigne Anna, 49 ans, une Varsovienne venue battre le pavé ce dimanche. « Je suis ici pour montrer que je désapprouve tout ce qui se passe. On a connu un temps en Pologne où il n’y avait qu’un seul parti, c’était très mauvais, et le gouvernement fait tout pour qu’on retourne à cet état de fait avec une télévision à sa solde », affirme cette comptable de profession, emmitouflée dans son manteau beige.

Liberté de presse mise à mal

Mais l’avenir de cette loi, aussi appelée « loi TVN », n’est pas encore scellé. Acquis au parti au pouvoir, le président Andrzej Duda a beau avoir un rôle protocolaire, c’est lui qui a le pouvoir de promulguer, ou non, le texte de loi. Apposera-t-il son veto dans les jours qui viennent ? Beaucoup l’espéraient dimanche soir, à Varsovie. « Chaque affaiblissement de la démocratie relève de la tragédie, comme le Tribunal constitutionnel, les juges qui ne peuvent plus faire leur travail… Ça fait vraiment mal. Et c’est pour ça que je suis là. Ils veulent tout contrôler, ils ont déjà fait main basse sur de nombreux journaux régionaux et, maintenant, on en est arrivés à la télévision indépendante », déplore Aleksander.

Mais pour Andrzej, rencontré devant la petite scène où se succèdent des discours pro-démocratie, pas de doute : à l’aube des élections législatives prévues en 2023, le PiS chercherait à « se débarrasser des médias indépendants pour contrôler le message et avoir de meilleures chances de remporter le scrutin ». « Ce sera la dernière chance pour la Pologne de rebâtir sa démocratie et de rester membre de l’Union européenne », craint-il.

Un peu plus loin, Roxana, la trentaine, se demande même à « quoi ils jouent ». Car, au-delà de cette loi qui a pour cible TVN, ce sont « les relations de la Pologne avec les États-Unis qui s’en trouveront dégradées, et ce, dans un contexte où notre voisinage est particulièrement défavorable », analyse la manifestante. Et pour cause : alors que la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko orchestre une pression migratoire aux portes de l’Union européenne, notamment à la frontière polonaise, la Russie, elle, masse ses troupes le long de la frontière ukrainienne. Le tout, au moment où Varsovie est engagé dans un bras de fer sans précédent avec la Commission européenne au sujet du respect de l’État de droit.

Interrogée par Le Devoir, Dorota Pawlak, journaliste à TVN, estime elle aussi que la loi risque de ternir l’image de la Pologne sur la scène internationale, Washington et Bruxelles ayant déjà formulé des critiques. Mais c’est également « une attaque politique contre l’indépendance des médias par le camp au pouvoir » que la reporter déplore.

« Aucun journaliste dans tout pays développé au XXIe siècle ne souhaite travailler dans une telle atmosphère et sous une telle pression. »

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