La misère et les gangs à l’origine de la tragédie du camion-citerne en ​Haïti

Un homme ramasse des morceaux d’aluminium sur le site de l’explosion du camion-citerne qui a fait 66 morts mardi, à Cap-Haïtien, en Haïti.
Richard Pierrin Agence France-Presse Un homme ramasse des morceaux d’aluminium sur le site de l’explosion du camion-citerne qui a fait 66 morts mardi, à Cap-Haïtien, en Haïti.

La misère dans laquelle survit une majorité d’Haïtiens et la mainmise des gangs sur le pays ont aggravé le bilan de l’explosion, mardi, d’un camion-citerne dans la deuxième ville d’Haïti, lors de laquelle au moins 66 personnes sont mortes.

« Nous avons une population qui vit dans une extrême pauvreté », explique Marie-Rosy Auguste Ducena, militante du Réseau national de défense des droits humains.

« Par conséquent, cette volonté d’aller recueillir la gazoline au niveau de la citerne du camion a été nourrie par l’idée que les personnes pensaient pouvoir revendre ce carburant », déplore-t-elle.

Selon Patrick Almonor, maire adjoint de la ville de Cap-Haïtien, le chauffeur du camion-citerne aurait tenté d’éviter une collision avec un taxi-moto, perdant ainsi le contrôle de son véhicule qui s’est renversé.

Un carburant devenu or

 

« Le chauffeur a aussitôt informé des risques, mais des personnes ne l’ont pas cru et, au contraire, sont allées chercher des marteaux et d’autres outils pour pouvoir percer la citerne et récupérer la gazoline », raconte avec effroi Mme Ducena. Elle déplore « un cruel manque de formation de la population, qui pense pouvoir manipuler des produits pétroliers de n’importe quelle manière ».

Soixante-deux personnes ont été tuées sur les lieux de l’explosion et quatre autres sont décédées à l’hôpital des suites de leurs blessures. Une cinquantaine de blessés ont été pris en charge dans plusieurs hôpitaux à travers le pays et la situation critique de certains laisse craindre un bilan encore plus conséquent de cet accident.

« Le carburant est devenu de l’or aujourd’hui dans le pays et là, c’était du carburant “gratis”. C’est ce qui a aggravé le bilan », a indiqué le maire adjoint de Cap-Haïtien. Selon lui, si des riverains de l’accident ont été tués dans leur domicile, « la majorité des gens morts étaient autour de la citerne à prendre du carburant ».

Dans un pays miné par les catastrophes naturelles et l’instabilité politique, plus de 60 % des 11 millions d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté, estime la Banque mondiale.

Mainmise des gangs

 

Les autorités haïtiennes manquant régulièrement de liquidités pour honorer les factures des distributeurs de produits pétroliers, les pénuries de carburant ont été récurrentes ces dernières années, mais la crise a pris une tout autre ampleur à la fin de l’été.

En septembre, les gangs, longtemps cantonnés aux bidonvilles de Port-au-Prince, ont pris le contrôle des axes routiers qui conduisent aux trois terminaux pétroliers que compte le pays.

 

Plus d’une dizaine de véhicules de transport de carburant ont été détournés par les bandes armées, qui ont exigé de fortes rançons pour la libération des chauffeurs.

Cette mainmise accrue des gangs à travers le pays met plus largement en péril tout transport entre Port-au-Prince et les villes de province.

Deux routes nationales relient Cap-Haïtien à la capitale, mais l’une d’elles traversant une zone contrôlée par un groupe criminel, le trafic de marchandises est aujourd’hui concentré sur l’axe qui traverse la chaîne de montagnes située au centre du pays.

« Parfois, des bandits bloquent aussi cette route du Plateau central et, à ce moment-là, aucun véhicule ne peut rejoindre la capitale », raconte Patrick Almonor, qui déplore le manque de décentralisation en Haïti.

« Nous dépendons de Port-au-Prince car, même si nous avons ici un port, nous n’avons pas notre propre terminal pétrolier », dénonce-t-il. « La disponibilité des produits n’est pas garantie et cela pousse les gens à stocker, pour leur entreprise ou pour revendre » au marché noir, analyse le maire adjoint de la ville de près de 300 000 habitants.

La prochaine catastrophe

 

Dès mardi, le premier ministre, Ariel Henry, s’est rendu sur le lieu de l’accident et a décrété trois jours de deuil national, mais les organisations de la société civile craignent qu’aucune leçon ne soit tirée pour éviter la répétition d’un tel drame. « Des personnes qui dormaient chez elles sont mortes brûlées et des survivants blessés peinent à recevoir les soins de santé, car il n’y a pas d’hôpitaux spécialisés », dit, indignée, Marie-Rosy Auguste Ducena.

« Est-ce qu’on va juste avoir ces trois jours de deuil, histoire de pleurer nos morts, de compter nos cadavres, puis ensuite passer à autre chose ? » demande l’avocate haïtienne.

« On pleure, on ne fait rien après, et on attend une prochaine catastrophe du genre », résume avec dépit Mme Ducena.

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