Donner des dents à l’OMS pour traquer les prochaines pandémies

En août dernier, la Chine a refusé à l’OMS de mener une seconde enquête sur son territoire, estimant que la première avait été suffisante.
Hector Retamal Agence France-Presse En août dernier, la Chine a refusé à l’OMS de mener une seconde enquête sur son territoire, estimant que la première avait été suffisante.

Pandémie, an 2 : les conséquences du coronavirus sont encore et toujours plus évidentes que son origine située en Chine, probablement en novembre ou en décembre 2019. Une difficulté de trouver avec certitude la source du problème qui nourrit désormais les appels à réformer le système d’enquête sanitaire internationale de l’OMS. Premier texte d’une série de deux.

Presque deux ans après l’apparition du SRAS-CoV‑2, coronavirus causant la COVID-19, l’incertitude plane toujours sur le point de départ de sa pandémie.

Or, si le commencement de la crise sanitaire qui a confiné le monde est loin de faire consensus, les critiques ciblant l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elles, convergent un peu plus pour dénoncer la part de responsabilité de l’agence sanitaire de l’ONU dans la nébuleuse qui persiste toujours sur la source du problème.

Ces voix réclament au passage une réforme de la capacité d’enquête de l’organisation, et ce, pour éviter la répétition du même scénario lors d’une autre et inévitable émergence d’infections locales aux conséquences mondiales.

« La pandémie a porté un dur coup à l’OMS, qui a vu sa crédibilité écornée en raison de ses réactions lentes, mais également du caractère limité de son enquête sur les origines du coronavirus, résume à l’autre bout de la vidéoconférence, le virologue Benoit Barbeau, qui enseigne la biologie à l’UQAM. Il est clair qu’une réflexion va devoir s’amorcer sur le rôle de l’Organisation dans l’investigation d’une pandémie, mais aussi pour s’assurer que ses enquêtes auront plus de mordants à l’avenir. »

Pour le virologue Jean-Paul Gonzalez, qui a participé à des enquêtes internationales sur le virus Ebola et sur la dengue hémorragique, l’état des lieux toujours compliqué à faire sur les origines de la pandémie devrait justifier que l’on accorde à l’avenir plus de pouvoir à l’OMS pour enquêter. « C’est une organisation essentielle qu’il faut renforcer, plutôt que de la remplacer, dit le scientifique joint à Washington, où il enseigne à l’Université de Georgetown. Quand une épidémie se produit, il devrait y avoir un droit d’ingérence dans le pays d’où elle provient. Les équipes de scientifiques devraient être reçues sans entrave, être assistées dans leur démarche, sans qu’il y ait la possibilité de leur cacher des choses. »

Un pouvoir à renforcer

L’idée semble d’ailleurs faire son chemin au sein de l’ONU, où le Groupe indépendant d’experts sur la préparation et la réponse aux pandémies a appelé la semaine dernière à l’adoption d’un nouveau traité international pour renforcer justement « l’autorité et l’indépendance de l’OMS » et surtout ses pouvoirs d’enquête en cas de pandémie.

Le panel parle « de nouveaux instruments juridiques » pour « combler les lacunes majeures exposées [dans les deux dernières années] dans la préparation et la riposte à une pandémie mondiale », a déclaré, par voie de communiqué, Helen Clark, ancienne première ministre néo-zélandaise et coprésidente du Groupe.

Dans la foulée, lundi, les ministres de la Santé des 194 États membres de l’OMS ont pris part à une assemblée extraordinaire de trois jours pour se pencher sur la négociation de ces « nouveaux instruments juridiques ».

« Tout cela se reproduira, à moins que vous, les nations du monde, ne vous unissiez pour dire d’une seule voix : “plus jamais ça !” » a résumé le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, à l’ouverture de cette réunion.

Quand une épidémie se produit, il devrait y avoir un droit d’ingérence dans le pays d’où elle provient 

 

Ce traité mondial sur la santé publique, s’il est adopté, serait le deuxième après l’accord de 2003 sur la lutte contre le tabagisme.

« Le monde va-t-il avoir eu suffisamment peur de ce qui se passe, de ce qui s’est passé, pour en tirer des leçons et se doter d’un programme de surveillance différent ? demande en entrevue au Devoir Christian Bréchot, président du Global Virus Network, ancien directeur général de l’Institut Pasteur et spécialiste des maladies infectieuses à l’Université de Floride du Sud. Comme les changements climatiques, les pandémies menacent la santé globale du monde entier. Sans des accords entre des pays qui sont frontalement opposés, comme on vient de le voir sur l’environnement entre la Chine et les États-Unis, on sera toujours à risque face à une prochaine pandémie, et l’OMS n’aura pas plus de pouvoir. »

« Lorsque le monde part en guerre, il y a avant tout un consensus qui s’établit au sein de l’ONU, fait remarquer pour sa part M. Gonzalez, alors que l’identification d’un nouveau variant, baptisé Omicron, a remis la planète en état d’alerte depuis plusieurs jours face à une possible résurgence de la maladie qu’il pourrait induire. Pour combattre une pandémie, cela devrait être la même chose, et l’OMS doit être en mesure d’établir ce consensus sur la base d’informations solides. »

Or, la solidité de l’enquête sur les origines de la pandémie fait toujours débat.

Des doutes persistants

 

En mars dernier, le rapport des experts de l’OMS sur les prémices de la crise sanitaire toujours en cours a été accueilli avec scepticisme par la communauté internationale en raison du contrôle serré exercé par Pékin sur les scientifiques enquêteurs envoyés en Chine. Le document concluait que l’origine la plus probable du coronavirus était la chauve-souris. Il se serait propagé jusqu’à l’humain en passant par un hôte intermédiaire. Cet autre animal n’a toujours pas été identifié avec certitude.

Un an après l’apparition du SRAS-CoV‑2, l’OMS jugeait également « extrêmement improbable » l’hypothèse d’un accident ou d’une fuite de laboratoire pourtant entretenue par le fait que les premiers cas d’infection semblent avoir été découverts dans la ville de Wuhan, siège d’un Institut de virologie chinois et d’un laboratoire à très haute sécurité — de catégorie dite P4 — dans lequel des échantillons de coronavirus prélevés chez les chauves-souris étaient conservés.

Notons que des scientifiques évoquent également un autre premier foyer possible à 300 km au nord de cette ville.

Toutefois, l’idée d’une fuite accidentelle a été relancée par les nombreuses révélations sur les expériences menées sur ces virus dans ce laboratoire. Il est question de manipulations dites de gain de fonction visant à manipuler des pathogènes afin d’en tester la contagiosité entre les espèces. L’Institut de virologie de Wuhan, rapportait en avril 2020 l’Institute for Strategic, Political, Security and Economic Consultancy, a pris part à ces expériences hautement controversées dans les années qui ont précédé la pandémie, et ce, avec la collaboration de laboratoires et de fonds de recherche américains.

Mais en août dernier, malgré les pressions internationales, la Chine a rejeté l’idée d’une nouvelle enquête de l’OMS sur son territoire, estimant que la première a été suffisante.

« La Chine est largement responsable du fait que l’on ait encore du mal aujourd’hui à comprendre comment le virus est apparu et comment il s’est diffusé, résume Christian Bréchot. Il y a eu trop de secrets lors des phases précoces de la pandémie. Et il y en a encore aujourd’hui. »

Selon lui, l’enquête sur les origines de la pandémie a croisé « des luttes politiques qui ont nui à la sérénité des investigations ». Des luttes qui, couplées à l’« opacité » atavique des Chinois, font qu’aujourd’hui, sur la fuite de laboratoire, entre autres, « nous ne disposons pas d’argument pour confirmer cette hypothèse, ni d’arguments pour l’infirmer », dit le scientifique.

Une incertitude et des doutes qui donnent du carburant à un régime de croyance, plus qu’à un régime de faits, croyances bien souvent exploitées à des fins politiques et pour alimenter les oppositions aux mesures de contrôle de la pandémie. Entre autres.



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