Des comptes demandés à Pékin sur la disparition de Peng Shuai

La championne chinoise de  35 ans a été  hors des radars  deuis son  accusation contre Zhang Gaoli.
William West Agence France-Presse La championne chinoise de 35 ans a été hors des radars deuis son accusation contre Zhang Gaoli.

Dénoncée toute la semaine par des personnalités du monde sportif, la disparition soudaine de la joueuse de tennis chinoise Peng Shuai, au lendemain de ses accusations d’agression sexuelle ciblant un haut dirigeant du Parti communiste, est devenue politique vendredi. L’Organisation des Nations unies (ONU) a réclamé à la Chine des preuves que la championne de tennis est toujours bel et bien en santé et en sécurité. Un appel relayé plus tard dans la journée par la Maison-Blanche.

« Il serait important d’avoir des preuves du lieu où elle se trouve et de savoir si elle va bien », a indiqué Liz Throssell, porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l’homme lors d’un point de presse tenu à Genève, en Suisse, tout en appelant à la tenue « d’une enquête menée en toute transparence sur ces allégations d’agression sexuelle ».

Les États-Unis se sont dit également « très préoccupés » par la disparition de Peng Shuai et ont appelé vendredi la Chine à fournir une « preuve vérifiable » et « indépendante » concernant la sécurité de l’athlète et l’endroit où elle se trouve. « Nous savons que [le gouvernement chinois] n’a aucune tolérance pour les personnes qui s’expriment, et des antécédents quand il s’agit de réduire au silence ceux qui [le font] », a déclaré la porte-parole de la Maison-Blanche, Jen Psaki.

La championne chinoise de 35 ans, ex-numéro 1 en double, n’a pas été vue ni entendue depuis qu’elle a accusé l’ancien vice-premier ministre chinois Zhang Gaoli de viol. L’agression se serait produite il y a trois ans.

Sa dénonciation a été brièvement publiée le 2 novembre dernier sur le compte officiel Weibo de la sportive — l’équivalent chinois de Twitter — avant d’être censurée par le régime. Les autorités chinoises ont par ailleurs fait disparaître toute référence à ces accusations sur son réseau Internet.

Zhang Gaoli, aujourd’hui âgé de 75 ans, a été entre 2013 et 2018 un des sept hommes politiques les plus puissants du bureau politique du Parti communiste, et donc de la Chine.

Mardi, la joueuse japonaise Noami Osaka s’est inquiétée publiquement du silence de sa collègue après sa prise de parole publique visant à dénoncer son agresseur. « La censure n’est jamais acceptable », a-t-elle écrit sur Twitter. Quelques jours plus tôt, le président de la Women’s Tennis Association (WTA), Steve Simon, avait indiqué au New York Times ne pas avoir réussi à parler à Peng Shuai, mais avoir reçu l’assurance des responsables chinois du tennis que la joueuse était en sécurité et « n’était pas menacée physiquement ».

Sérieux doutes

Or, le mystère de cette disparition a été épaissi mercredi dernier avec la publication par la chaîne d’État chinoise CGTN de la capture d’écran d’un courriel attribué à Peng Shuai. La joueuse de tennis y assurait être en bonne santé et démentait dans la foulée les accusations d’agression sexuelle qu’elle avait pourtant portées contre Zhang Gaoli quelques jours plus tôt. Le ton et la grammaire de la déclaration reproduisaient ceux de déclarations forcées faites par de nombreux dissidents chinois dans les dernières années.

L’authenticité du message a été largement mise en doute, la coalition Chinese Human Rights Defenders (CHRD) appelant même à ne pas le prendre « pour de l’argent comptant ». « Le gouvernement chinois a un long historique de détention arbitraire de personnes impliquées dans des affaires controversées, de contrôle de leur capacité à s’exprimer librement et de déclarations forcées », a résumé le groupe de défense des droits de la personne par voie de communiqué.

Dans les dernières années, le régime autoritaire de Xi Jinping a démontré une posture rigide et intransigeante face au mouvement #MeToo en appliquant une répression systématique des voix s’élevant dans l’espace public pour dénoncer des agressions sexuelles. En septembre dernier, l’activiste et féministe Huang Xuequin, porte-étendard du mouvement en Chine, a cessé de donner signe de vie à la veille d’un vol vers l’Angleterre, où elle devait aller étudier. Selon le réseau CHRD, elle serait détenue à Guangzhou pour des « raisons inconnues ».

« La mobilisation est importante pour protéger la santé et la sécurité de Peng Shuai, a commenté vendredi en entrevue au Devoir Eugène Lapierre, vice-président de Tennis Canada et directeur de l’ex-Coupe Rogers de Mont-réal, à laquelle la joueuse de tennis chinoise a participé. Il est encourageant de voir que cette mobilisation dépasse d’ailleurs le petit monde du tennis pour atteindre désormais l’ONU. »

Jeudi, Tennis Canada a apporté son soutien à la WTA dans sa quête de vérité sur les conditions de vie de Peng Shuai et salué le courage de la sportive d’avoir dénoncé publiquement son agresseur. Sur les ondes de CNN, Steve Simon a par ailleurs menacé la Chine de retirer les compétitions de la WTA qui ont lieu sur son territoire, dont le très lucratif Masters de fin de saison de Shenzhen, afin de forcer Pékin à faire la lumière sur le sort qu’il a réservé à la joueuse. « Nous sommes tout à fait prêts […] à faire face à toutes les complications qui découlent [de ses annulations] », a-t-il affirmé en ajoutant que les accusations de viol étaient pour son organisation « plus importantes que les affaires ».

Avec l’Agence France-Presse

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