Le retour compliqué de Saïf al-Islam Kadhafi en Libye

Saïf al-Islam  Kadhafi lors de son inscription pour se présenter aux élections présidentielles de décembre
Facebook de la Haute Commission électorale nationale Libyenne via Agence France-Presse Saïf al-Islam Kadhafi lors de son inscription pour se présenter aux élections présidentielles de décembre

Il était passé de réformateur du régime répressif de son père, Mouammar Kadhafi, à gardien musclé de sa dictature au moment de la révolution libyenne de 2011, promettant à l’époque des « rivières de sang » aux insurgés.

Saïf al-Islam Kadhafi, le deuxième fils du « bouillant colonel », a décidé dimanche dernier de se porter candidat pour lui succéder, lors des élections présidentielles de décembre prochain en Libye. Une candidature prévisible et paradoxale après une décennie de chaos et de division qui a suivi l’échec du printemps libyen : cet autre Kadhafi pouvant autant contribuer à réunifier le pays que compromettre la tenue d’un scrutin déjà fortement fragilisé.

« Cette candidature, même si elle était inévitable, représente une menace sérieuse pour le processus électoral, résume en entrevue Nathaniel Greenberg, professeur au Département d’études arabes de la George Mason University à Fairfax en Virginie. Saïf al-Islam Kadhafi peut être perçu comme un candidat viable, mais sa viabilité est en partie fabriquée par des campagnes de désinformation orchestrées par des influences étrangères qui ne sont pas redevables au peuple libyen. »

À 49 ans, Saïf al-Islam Kadhafi a mis en scène son retour à la vie politique dimanche depuis Sebha, chef-lieu de la région méridionale du Fezzan, en revêtant le turban bédouin et l’abaya marron rappelant la tenue traditionnelle de son père, assassiné après une chute orchestrée par l’Occident il y a 10 ans. Un script travaillé cherchant sans doute à simplifier une candidature dont la complexité reste à l’image du chaos qui s’est installé depuis 2011 dans ce pays.

Plusieurs niveaux d’incertitude

C’est que le fils Kadhafi vit depuis plusieurs années en résidence surveillée après avoir été condamné à mort en juillet 2015 par un tribunal spécial de Tripoli pour sa participation dans la répression menée par le régime de son père contre le mouvement populaire du printemps libyen. Une loi d’amnistie votée par le Parlement réfugié à Tobrouk, dans l’est, dominé par les forces loyales au maréchal Khalifa Haftar, a dans les faits commué sa sentence en assignation à résidence. Cette mécanique visait en partie à le protéger des fidèles de la révolution et des islamistes au pouvoir à Tripoli, déterminés à lui réserver le même sort qu’à son père.

Dans une Libye toujours militairement et politiquement divisée entre la région Cyrénaïque à l’est et la Tripolitaine à l’ouest, le statut juridique du fils de Kadhafi le place également sur un territoire d’incertitude en raison du mandat d’arrêt international lancé contre lui par la Cour pénale internationale (CPI) pour « crimes contre l’humanité ». Et ce, pour son rôle dans la violente répression de 2011.

« Dans les dernières années, il s’est retrouvé au cœur de campagnes de désinformation visant à exalter son retour au pouvoir en défendant sa résistance au CPI et en le présentant comme la victime de l’ingérence occidentale », dit M. Greenberg. Des campagnes alimentées en partie par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte ou encore la Russie, afin de restaurer l’image de cette figure forte de l’ancien régime et attiser la nostalgie des kadhafistes. Toujours nombreux dans le pays, ils se sont mis à regretter, face au marasme politique et économique des dernières années, l’équilibre des forces que le « Guide de la Jamahiriya » et son régime de terreur a tenu pendant plus de 40 ans.

Dichotomie cultivée

Mardi, le théâtre politique libyen a vu entrer sur la scène de la présidentielle de décembre un deuxième aspirant au premier rôle, avec la candidature attendue et confirmée de Khalifa Haftar. L’homme fort de l’est cherche lui aussi à conquérir le pouvoir par les urnes après son échec retentissant en juin 2020 d’y arriver par les armes. Il avait été incapable de prendre Tripoli et le siège du gouvernement reconnu par l’ONU et soutenu militairement par la Turquie.

Tout comme Saïf al-Islam Kadhafi, l’ex-maréchal à la tête de l’Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée a des penchants autoritaires qui entrent en contradiction avec le processus électoral démocratique que cherchent à mettre en place les pays occidentaux en Libye.

« La Libye se trouve aujourd’hui à un tournant : soit elle opte pour la liberté et l’indépendance, soit pour la corruption et le chaos », a pourtant dit M. Haftar mardi avant de passer devant la Haute Commission électorale (HNEC) pour officialiser sa candidature. Or, selon Wolfram Lacher, expert de la Libye à l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (Stiftung Wissenschaft und Politik) cité par l’Agence France-Presse, les forces dirigées par Haftar « sont de loin les principaux auteurs de crimes de guerre depuis 2014 et elles pourraient recourir à la violence pour influer sur les élections ».

« L’élection de décembre devrait aller de l’avant, croit Nathaniel Greenberg, mais va-t-elle être reconnue comme légitime et être acceptée par tous les partis ? Ça, c’est une autre histoire ». Et d’ajouter : « Lors du Sommet de Paris la semaine dernière, les dirigeants internationaux présents se sont engagés à sanctionner tout acteur étranger qui tenterait de perturber le processus électoral en Libye. Et c’est ce qu’il faut, car sans mécanisme visant à décourager la désinformation étrangère, il ne peut pas y avoir une transition pacifique dans ce pays ». Et ce, avec un autre Kadhafi, ou pas.

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