Les élections américaines à venir fragilisées

Selon George Kelly (Pennsylvanie), l’élection présidentielle de 2020 a été volée par les démocrates.
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Selon George Kelly (Pennsylvanie), l’élection présidentielle de 2020 a été volée par les démocrates.

Il y a eu George Kelly, sur sa tondeuse à gazon, rencontré la semaine dernière dans le comté de Wayne, dans le nord de la Pennsylvanie, qui affirmait avec assurance que l’élection présidentielle de 2020 a été volée par les démocrates. « Ils ont fait voter les morts », a-t-il laissé tomber, répétant une affirmation erronée que l’ex-président Donald Trump et son entourage font percoler depuis un an dans les rangs conservateurs. « La Géorgie. L’Arizona. Tout a été frauduleux. Et nous avons besoin de lois plus sévères pour empêcher ça. »

En vérité, le dépouillement judiciaire des votes dans le comté de Maricopa, en Arizona, par une entreprise pourtant payée par les républicains, a fait apparaître en septembre dernier 99 voix de plus pour Joe Biden — elles n’avaient pas été comptées la première fois — et invalidé 261 voix comptabilisées à tort pour l’ex-président américain. En Géorgie, le même exercice a confirmé la fiabilité des résultats initiaux et démontré l’absence d’une fraude massive fabulée par le populiste.

Il y a eu aussi Bobby McClintock, ingénieur en informatique de Richmond, en Virginie, qui a dit « ne plus faire confiance au processus électoral ». « Il y a trop de fraudes, surtout par la poste, et c’est un vrai scandale », a martelé l’homme, en marge d’un rassemblement politique pour le candidat républicain au poste de gouverneur. Mardi, ce processus, solide et libéral en Virginie, a pourtant conduit son candidat, Glenn Youngkin, au pouvoir.

Photo: Fabien Deglise Le Devoir Bobby McClintock, ingénieur en informatique à Richmond (Virginie), affirme «ne plus faire confiance au processus électoral».

Et puis il y a eu ce sondage cette semaine : un tiers des républicains à peine disent avoir confiance dans la validité du dernier scrutin fédéral, contre 82 % des démocrates et 68 % des électeurs indépendants, selon le Marist College. Une défiance alimentée à dessein par les élus de l’opposition et d’influents groupes conservateurs qui, à un an des prochaines élections législatives et à l’approche de la présidentielle de 2024, font désormais tout pour en profiter. Entre autres, en modifiant les règles électorales un peu partout au pays pour mieux éviter une prochaine défaite. Au mépris, souvent, de la démocratie.

« Nous sommes entrés dans une des périodes les plus dangereuses pour la démocratie américaine depuis la guerre de Sécession », résume en entrevue Rick Hasen, professeur émérite de droit et de science politique à la University of California. Il est l’auteur de l’essai Cheap Speech (traduction : Discours bas de gamme), à paraître en mars prochain, qui décortique la façon dont la désinformation pourrit le climat politique dans son pays. « Les réseaux sociaux sont devenus le véhicule idéal pour les démagogues afin de convaincre des millions de personnes d’une fraude qui n’a jamais existé. »

Cette semaine, dans les pages de la revue scientifique PNAS, une équipe de chercheurs de la Stanford University et de la University of Chicago a d’ailleurs invalidé pas une, mais toutes les allégations de fraude systématique après l’analyse statistique des résultats du vote de l’an dernier.

« Ces mensonges tendent à faire en sorte que les prochaines élections seront exposées, paradoxalement, à un plus grand risque de fraude, parce que les personnes qui pensent que la dernière élection a été volée seront plus susceptibles de tricher pour se venger et “égaliser le score” », poursuit M. Hansen.

Changer les règles

 

Le processus semble bel et bien en marche d’ailleurs dans près de dix États américains, où les législations républicaines sont parties en campagne pour officiellement « rétablir l’intégrité du processus électoral », répétant ad nauseam leur slogan : un « vote plus facile et une fraude plus compliquée ». Au problème inventé de toutes pièces depuis un an, ils opposent désormais des lois visant à réduire l’accès au vote, l’enregistrement des électeurs le jour du scrutin et l’exercice du vote par correspondance.

Le Texas vient d’adopter un nouveau découpage de sa carte électorale qui a pour effet de diluer le vote latino dans les régions de Dallas et de Houston afin d’éviter qu’ils atteignent des majorités dans certains comtés. Ailleurs, des lois cherchent à écarter les fonctionnaires électoraux non partisans pour les remplacer par des acteurs plus politisés et à donner aux législations locales le pouvoir d’infirmer des résultats de scrutin sur la base de soupçon de fraude.

« C’est extraordinairement antidémocratique, évalue Alex Keena, politicologue à la Virginia Commonwealth University, car cela donne aux élus le pouvoir de superviser des élections. Ce qui tient du conflit d’intérêts évident. »

Parallèlement, les républicains ont bloqué à Washington dans les derniers jours l’adoption du Freedom to Vote Act, un projet de loi visant à protéger le droit de vote des Américains de manière uniforme à travers le pays et à empêcher la modification des règles à la pièce par les États à des fins politiques.

« Les lois actuellement mises en place dans les États vont rendre le système électoral plus vulnérable, pas moins, assure Rob Yablon, professeur de droit et fin observateur du processus électoral américain à la University of Wisconsin. Dans un climat politique fortement polarisé, cela ouvre la porte à des malversations pour 2022 et 2024. » Et cela inquiète le député démocrate de la Virginie Mark Levine, qui, depuis un an, cherche à mobiliser son camp contre une dérive qui désormais menace selon lui les fondements des États-Unis.

« Il y a toujours eu deux partis aux États-Unis qui ne s’entendaient pas sur les enjeux, mais s’entendaient sur une chose : le respect de la démocratie, dit l’homme rencontré la semaine dernière à Alexandria, dans le nord de l’État. Or, maintenant, nous avons un parti qui ne croit plus en la démocratie et qui est prêt à tout pour obtenir le pouvoir. »

« Le Parti républicain sait que ses idées ne sont plus majoritaires dans ce pays et au lieu de changer son idéal, convaincre les gens qu’il a raison, il préfère voler le droit de vote aux citoyens, sacrifier la démocratie pour le pouvoir. Et c’est très dangereux », ajoute-t-il en soulignant que dans l’histoire, « beaucoup de dictatures se sont imposées dans des pays où la démocratie était pourtant en place ».

Scénario plausible

 

Une démocratie retenue par un ancrage qui s’érode aux États-Unis, où, en 2022, les républicains n’ont besoin de renverser que cinq sièges à la Chambre des représentants et un au Sénat pour prendre le contrôle de l’appareil législatif du pays, bloquer les politiques du gouvernement Biden et imposer d’autres lois électorales qui vont leur être profitables.

L’exécution de ce scénario pourrait d’ailleurs être simplifiée par les règles qu’ils viennent de changer dans plusieurs États, et ce, lors d’un vote où traditionnellement, le parti en poste à la Maison-Blanche perd naturellement des plumes après deux ans d’exercice du pouvoir.

« Nous sommes face à un moment crucial de notre histoire », résume Ema Rodriguez, porte-parole de l’organisme Future Coalition, qui rassemble une centaine de jeunes militants autour de la défense d’enjeux sociaux et politiques variés. Le Devoir l’a rencontrée cette semaine à Washington. « Ce qui est en train de se jouer n’est pas rassurant, et c’est pour ça qu’il faut se battre pour protéger nos libertés et une justice sociale que certains cherchent à nous enlever. »

« Les Américains ne sont pas assez attentifs à la menace en cours, estime Mark Levine. Ils sont présomptueux et ont trop confiance dans une démocratie qui s’avère être aujourd’hui trop fragile face à ce qui se passe dans ce pays », s’inquiète-t-il.

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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