Le terrorisme, cet ennemi éthéré

Ce que la guerre à la terreur a coûté à l’Amérique et à ses alliés, dont le Canada, atteint, selon les évaluations, des coûts stratosphériques: plus de 10 000 milliards de dollars canadiens et environ un million de morts. Tout ça pour ça? Cet ennemi valait-il tant de peines données après celles reçues?
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Ce que la guerre à la terreur a coûté à l’Amérique et à ses alliés, dont le Canada, atteint, selon les évaluations, des coûts stratosphériques: plus de 10 000 milliards de dollars canadiens et environ un million de morts. Tout ça pour ça? Cet ennemi valait-il tant de peines données après celles reçues?

Octobre marque le 20e anniversaire du début de la campagne d’Afghanistan. Ce mois-ci, Le Devoir présente une série sur les réactions sécuritaires en chaîne et les grands bouleversements géostratégiques déclenchés par le 11 Septembre. Deuxième cas examiné : le terrorisme comme problème réel et amplifié.

Quelques heures après les attaques du 11 septembre 2001, le président des États-Unis, George Bush fils, déclarait que cet affront « au cœur et à l’âme du monde civilisé » allait stimuler « une guerre nouvelle et différente, une guerre contre tous ceux qui cherchent à exporter la terreur ».

Le président a ensuite parlé brièvement d’une « croisade », mais a vite abandonné cette référence aux très anciennes expéditions militaires, croix en main, vers l’Orient proche. De même, l’opération d’envergure en Afghanistan lancée il y a tout juste vingt ans, d’abord baptisée Justice infinie, a été renommée Liberté immuable avant la fin du mois d’octobre 2001 parce que la première appellation évoquait une inaccessible prérogative divine : seule la justice de Dieu — ou d’Allah, au choix — est réputée infinie.

Les classes politique et médiatique ont depuis utilisé différentes formules pour décrire la « longue guerre » ou la « guerre infinie », y compris pour parler d’un troisième, voire d’un quatrième, conflit mondial, cette fois en calculant la guerre froide. Seulement, au bout du compte, la désignation par la terreur l’a emporté.

Il y a le nom. Il y a la chose. Tous les indices, toutes les données montrent l’énormité exceptionnelle du cataclysme déclenché par vingt terroristes armés de cutters.

« La guerre contre la terreur a été le plus grand projet de la période hégémonique de l’Amérique amorcée à la fin de la Guerre froide, période qui a maintenant atteint son crépuscule », note l’éditorial du dernier Foreign Affairs. Le titre du numéro de la revue de référence — elle fêtera dans la semaine du 11 septembre prochain, en 2022, son centième anniversaire — demande simplement  « qui a gagné » cet affrontement.

Les différents articles qui y sont réunis donnent des réponses pointant toutes dans le même sens, déjà indéniable face à la débâcle de Kaboul et au retour aux manettes des talibans. Les titres annoncent « Le succès catastrophique de Ben Laden », « Comment l’Amérique laisse ses ennemis pirater sa politique étrangère », « Apprendre à vivre avec le terrorisme », « La résistance est inutile », « La Guerre à la terreur et la puissance survoltée de l’État », « Gagner laidement. Ce que la guerre à la terreur a coûté à l’Amérique ».

À l’Amérique… et à ses alliés, dontle Canada. Les évaluations arrivent à des coûts stratosphériques : plus de 10 000 milliards de dollars canadiens et environ un million de morts. Tout ça pour ça ? Cet ennemi valait-il tant de peines données après celles reçues ?

Portrait de la terreur

Au fait, contre quoi ou qui se battait-on au juste ? Qu’est-ce que la terreur et le terrorisme ?

La conception a des effets concrets, ne serait-ce que sur le décompte et l’appréciation du phénomène. La base de données mondiale sur le terrorisme de l’Université du Maryland, créée en 2001, fournit des informations sur quelque 200 000 attaques recensées depuis 1970, dont 95 000 attentats à la bombe, 20 000 assassinats et 15 000 kidnappings.

L’exposition historique montre des poussées fulgurantes du phénomène dans les années 1970 (les « années de plomb » en Europe), puis encore deux décennies plus tard dans le monde. La terreur a pris à nouveau de l’ampleur autour de 2010-2015, avec parfois 15 000 victimes du terrorisme par an, preuve que la guerre contre la terreur semblait déjà passablement perdue…

« La définition du terrorisme n’est pas qu’une question sémantique », explique Stéphane Leman-Langlois, professeur à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval. Spécialiste de la radicalisation et de l’extrémisme violent, il a développé sa propre banque de données avec la Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque. Sa méthode permet de modifier les paramètres identifiant les actes terroristes de sorte que les résultats proposés pour les années 1973 à 2010 pour une région donnée peuvent osciller de 450 à quatre attaques seulement…

« Un des pires exemples de travaux sur le terrorisme que j’ai vu proposait de comptabiliser les actes pendant le génocide au Rwanda, raconte le professeur. Il fallait faire une distinction entre les “génocidaires” et les “terroristes”. C’était vraiment et grossièrement n’importe quoi. »

Un problème mineur ?

Les chercheurs peuvent donc bien débattre sur la qualification des meurtres de l’État islamique en Syrie ou en Irak. S’agit-il d’un terrorisme international ? D’un terrorisme d’État ? De crimes de guerre (civile) ?

Comment qualifier le recours systématique du Pentagone aux bombardements par des drones américains qui ont fait des milliers de victimes au Moyen-Orient depuis des décennies ? « Le président Obama restera peut-être dans l’histoire comme le prix Nobel de la paix qui a le plus de morts innocents sur la conscience », écrivait déjà Georges Moréas dans un blogue du Monde en 2013 en parlant du drone comme arme des crimes d’État.

Pour ne rien désembrouiller, des régimes plus ou moins répressifs instrumentalisent l’accusation du mal suprême pour dénigrer des opposants. Ankara décrit des groupes kurdes comme des terroristes. Pékin fait de même avec des organisations ouïghoures.

« Je crois qu’il faut utiliser la notion de manière prudente », dit le professeur québécois, ajoutant que, pour lui, la terreur ne semble pas essentielle à la compréhension du terrorisme. « À la base, un terroriste, c’est quelqu’un qui commet un acte de violence politique, qui peut aussi viser des installations sans faire de victimes. Personnellement, j’ajouterais : dans un contexte de démocratie libérale, généralement pacifié, sinon n’importe qui peut devenir terroriste, y compris Nelson Mandela. En sortant de ce cadre, on tombe dans d’autres cas de figure, des guerres civiles, des conflits communautaires, des crimes de guerre, des génocides, etc. »

Toutes ces situations d’une violence extrême s’avèrent très létales, très pénibles, très carnassières. Pourtant, le terrorisme, ou ce qui est qualifié comme tel, n’est pas nécessairement le pire de ce que l’humain fait à son prochain.

« Le terrorisme n’est pas la chose la plus grave sur la planète Terre, souligne le professeur Leman-Langlois. Ni qualitativement ni quantitativement. Comparé aux changements climatiques, aux défis sanitaires, le terrorisme, c’est à peine une nuisance. Je sais que cette position est controversée, mais il faut le dire : ce n’est pas un problème majeur, et comparé aux problèmes globaux, ça n’existe même pas. On fait beaucoup de millage politique là-dessus, mais comparé à l’impact réel, ça ne compte pour à peu près rien. En plus, beaucoup des problèmes liés aux terrorismes sont déclenchés par des causes, comme les changements climatiques, qui provoquent des déplacements de population. »

Action, réaction, terrorisme et antiterrorisme

Les juristes de l’État canadien ont commencé à travailler sur une nouvelle loi antiterroriste dans les jours qui ont suivi les attaques du 11 septembre 2001. Le dépôt et la première lecture en chambre du projet C-36, modifiant le Code criminel et la Loi sur les secrets officiels, datent du 10 octobre. La sanction royale est tombée le 18 décembre 2001.

 

Le grand changement visait la criminalisation de la participation ou du soutien à un groupe terroriste. Ce qui forçait l’établissement d’une liste de groupes honnis.

 

Pour l’essentiel, on y trouve des organisations d’allégeances islamistes avec, depuis peu, des ajouts pointant vers des factions de l’extrême droite américaine. La mise à jour de février 2021 en rajoute treize : trois sont affiliés à al-Qaïda, cinq au groupe État islamique, un à une milice indienne islamiste du Cachemire ; quatre autres proviennent de l’extrême droite (Division Atomwaffen, The Base, Proud Boys et Mouvement impérial russe).

 

« Depuis 2001, dans chacun de ses rapports, le Service canadien du renseignement de sécurité identifie toujours le terrorisme islamiste comme la pire menace pour le public canadien même si, année après année, les statistiques disent le contraire », commente le professeur Stéphane Leman-Langlois de l’Université Laval.

 

Ottawa a commandé des analyses des effets de la loi antiterroriste à des universitaires spécialistes du droit dès 2004. « En résumé, il n’est pas du tout évident que le projet de loi C-36 a permis au gouvernement du Canada d’intensifier de façon significative la guerre contre le terrorisme à l’intérieur des frontières, disait une des analystes. Quelques-unes des dispositions les plus controversées (sur l’arrestation préventive et l’audience d’investigation) semblent devoir leur adoption davantage à leur valeur symbolique qu’à leur substance. »



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