Des dirigeants se défendent après les accusations des «Pandora Papers»

Au total, des liens ont été établis par le CIJI entre des actifs extraterritoriaux et 336 dirigeants et responsables politiques de premier plan qui ont créé près de 1000 sociétés, dont plus des deux tiers aux îles Vierges britanniques.
Photo: Javier Torres Agence France-Presse Au total, des liens ont été établis par le CIJI entre des actifs extraterritoriaux et 336 dirigeants et responsables politiques de premier plan qui ont créé près de 1000 sociétés, dont plus des deux tiers aux îles Vierges britanniques.

Plusieurs pays et dirigeants ont rejeté lundi les révélations d’une vaste enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (CIJI) accusant plusieurs centaines de responsables politiques et leurs proches d’avoir dissimulé des avoirs dans des sociétés extraterritoriales, notamment à des fins d’évasion fiscale.

Publiée dimanche, cette enquête, à laquelle ont collaboré environ 600 journalistes, s’intitule « Pandora Papers », référence à la légende de la boîte de Pandore. Elle s’appuie sur quelque 11,9 millions de documents provenant de 14 sociétés de services financiers et a mis au jour plus de 29 000 sociétés extraterritoriales.

Selon ces documents, le roi Abdallah II de Jordanie a créé au moins une trentaine de sociétés extraterritoriales, c’est-à-dire dans des pays ou territoires à fiscalité avantageuse, et acheté par leur entremise 14 propriétés de luxe aux États-Unis et au Royaume-Uni, pour plus de 106 millions de dollars américains. Des « informations de presse inexactes, déformées et exagérées », a riposté lundi le Palais royal jordanien.

Mis en cause également, le Kremlin a rejeté des « allégations infondées ». Selon le CIJI, Svetlana Krivonogikh, une femme présentée par des médias russes comme une ex-maîtresse du président Vladimir Poutine, a acquis en 2003 un appartement pour quatre millions de dollars à Monaco avec des comptes extraterritoriaux. D’autres proches du président sont également cités.

Le premier ministre ivoirien, Patrick Achi, qui contrôlait une société aux Bahamas jusqu’en 2006 au moins selon l’enquête, a démenti lundi toute « action illicite ».

« Travailler davantage »

Dimanche déjà, le premier ministre tchèque, Andrej Babiš, s’était défendu d’avoir placé 22 millions de dollars dans des sociétés-écrans pour financer l’achat d’un château dans le sud de la France. « Je n’ai jamais rien fait d’illégal ou de mal », a-t-il tweeté, « mais cela ne les empêche pas d’essayer de me dénigrer et d’influencer les élections législatives tchèques », prévues vendredi et samedi prochain.

Le président équatorien, Guillermo Lasso, a quant à lui placé des fonds dans deux trusts dont le siège se trouve aux États-Unis, dans le Dakota du Sud, selon le CIJI, qui épingle également les présidents du Chili et de la République dominicaine. « Tous mes revenus ont été déclarés, et j’ai payé les impôts correspondants en Équateur, faisant de moi l’un des principaux contribuables dans le pays à titre personnel », a assuré M. Lasso.

Le président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso, a détenu, pendant près de vingt ans, une société extraterritoriale dans les îles Vierges britanniques, tandis que le président gabonais, Ali Bongo, y a contrôlé à la fin des années 2000 deux sociétés extraterritoriales, selon le quotidien français Le Monde, partenaire du CIJI.

Au total, des liens ont été établis par le CIJI entre des actifs extraterritoriaux et 336 dirigeants et responsables politiques de premier plan qui ont créé près de 1000 sociétés, dont plus des deux tiers aux îles Vierges britanniques.

 

L’enquête pointe également le « rôle majeur dans l’évasion des taxes » du cabinet d’avocats panaméen Alcogal (Alemán, Cordero, Galindo & Lee), des accusations rejetées par l’entreprise.

Pour la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ces pratiques sont « complètement inacceptables » et l’Union européenne doit « travailler davantage » sur la question.

En porte-à-faux avec leurs dires

Dans la plupart des pays, ces faits ne sont pas susceptibles de poursuites. Mais le CIJI dresse un parallèle entre le discours de certains dirigeants et leurs placements dans des paradis fiscaux.

 

Le président kényan, Uhuru Kenyatta, a ainsi maintes fois affirmé sa détermination à lutter contre la corruption. Pourtant, selon les « Pandora Papers », il possède une fondation au Panama, et plusieurs membres de sa famille directe détiennent plus de 30 millions de dollars dans des comptes extraterritoriaux. Sans répondre aux accusations, M. Kenyatta a salué une enquête qui « va contribuer à améliorer la transparence financière ».

De son côté, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, qui a lui aussi fondé son image sur la lutte contre la corruption, a selon le CIJI mis en place à partir de 2012 un réseau d’entreprises extraterritoriales qui a servi notamment à acheter trois propriétés cossues à Londres. Un moyen, selon l’administration présidentielle ukrainienne, de se « protéger » contre les « actions agressives » du régime de l’ex-président prorusse Viktor Ianoukovitch.

Entité indépendante, le CIJI compte des journalistes d’investigation dans plus de 100 pays et territoires, avec quelque 100 médias partenaires, dont CBC/Radio-Canada et le Toronto Star du côté canadien. Elle s’est fait connaître en 2016 avec les « Panama Papers », enquête appuyée sur quelque 11,5 millions de documents provenant d’un cabinet d’avocats panaméen.

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