Plus de 500 citoyens ou résidents canadiens répertoriés dans les «Pandora Papers»

Le monde est une fois de plus secoué par une imposante fuite de documents, les « Pandora Papers ». L’utilisation des paradis fiscaux par des dirigeants politiques, des fonctionnaires, des vedettes de la pop et des sportifs, incluant des centaines de Canadiens, est exposée dans des millions de documents. Et, cette fois-ci, c’est l’ampleur du phénomène qui frappe, note un expert consulté par Le Devoir.

« Le phénomène apparaît dans sa systématicité. On peut même parler d’une industrie. C’est à une échelle formidable, phénoménale », commente Alain Deneault, auteur du livre Paradis fiscaux : la filière canadienne. « On ne peut plus parler d’une affaire marginale, parallèle ou mineure. Ce ne sont pas des anecdotes. »

C’est le Consortium international des journalistes d’investigation (CIJI), une coalition composée de plus de 600 journalistes en provenance de 150 médias répartis dans 117 pays, qui a révélé ces nouvelles informations dimanche. Au Canada, seuls CBC/Radio-Canada et le Toronto Star ont eu accès aux documents financiers.

La fuite en contient plus de 11,9 millions, qui proviennent de 14 firmes de services financiers. Celles-ci servent à créer des sociétés écrans pour les clients qui souhaitent cacher leurs activités financières. Les véritables propriétaires de plus de 29 000 sociétés enregistrées dans des paradis fiscaux ont été révélés au grand jour, et ceux-ci proviennent de 200 pays et territoires.

Des centaines de Canadiens

CBC/Radio-Canada et le Toronto Star ont jusqu’à présent répertorié plus de 500 citoyens ou résidents canadiens dans la fuite. L’ancien pilote de Formule 1 Jacques Villeneuve fait notamment partie de la liste, tout comme Elvis Stojko, ancien patineur artistique trois fois champion du monde.

Les « Pandora Papers » montrent que Jacques Villeneuve a créé des sociétés dans des paradis fiscaux avant même le début de sa carrière en Formule 1. Celui-ci n’a pas répondu aux questions du diffuseur public parce qu’il est présentement en litige avec Revenu Québec.

Photo: Georg Hochmuth / APA via Agence France-Presse L’ex-pilote de Formule 1 Jacques Villeneuve

De son côté, Elvis Stojko a transféré des actifs canadiens d’une valeur de 6,5 millions de dollars dans une fiducie des Caraïbes en 2007, alors qu’il vivait au Mexique. Patinage Canada, une organisation qui reçoit des fonds publics, a approuvé la transaction, selon CBC. L’ancien patineur artistique a déclaré que c’est son avocat qui s’occupe de ses finances et qu’il n’avait « aucune implication ou aucun intérêt réel ». « Lorsque mon avocat de longue date m’a recommandé de créer une fiducie, [...] je n’ai pas remis en question ses conseils et je lui ai fait confiance pour agir d’une manière qui était à la fois dans mon intérêt et conforme à la loi », a-t-il dit à CBC.

Le millionnaire québécois Firoz Patel, l’ancien avocat britanno-colombien Fred Sharp, l’homme d’affaires Joseph Tsai, l’entrepreneur et investisseur Lawrence Stroll et le dirigeant de Pornhub David Tassillo font également partie de la liste des Canadiens nommés.

« Nous ne sommes plus en train de pincer des voyous, des marginaux ou des délinquants, insiste Alain Deneault. Nous sommes face à des gens qui, d’une manière normée, systématique, et à une échelle industrielle, recourent aux législations de complaisance. »

Le coordonnateur du collectif Échec aux paradis fiscaux, William Ross, estime — chiffres de Revenu Canada à l’appui — qu’il y a un manque à gagner au fil des années qui s’élève entre 19 et 26 milliards de dollars au pays. Les révélations des « Pandora Papers » ont le mérite de mettre des visages sur l’évasion fiscale, selon lui.

« Ça met la question de responsabiliser ces individus-là publiquement au premier plan », analyse-t-il. « Ça peut amener la discussion au niveau des sanctions et ce qui va être fait par la suite ». Il précise que l’Agence du revenu du Canada n’a pas été en mesure de récupérer beaucoup d’argent à la suite de la publication des « Panama Papers » en 2016. « Maintenant que des individus sont nommés, ça peut faciliter un peu la conscience collective. La population suivra ça, voudra savoir ce qui se passera », anticipe-t-il.

Selon Alain Deneault, les gestes posés par le Canada dans les 40 dernières années ont contribué à favoriser le transfert d’actifs de la part des Canadiens dans les paradis fiscaux. « L’État a rendu légales des opérations qui ne devraient pas l’être », insiste-t-il.

William Ross pense de son côté qu’il faut mettre en place des lois pour améliorer la transparence, l’accessibilité à l’information et la traçabilité de l’argent.

Plusieurs figures politiques mises en cause

Le nombre de décideurs publics nommés dans les « Pandora Papers » marque également les esprits. Trente-cinq chefs d’État, anciens et actuels, sont ciblés, ainsi que 300 représentants publics, comme des ministres, des juges, des maires et des généraux. Selon le CIJI, la fuite contient des informations sur les transactions de près de trois fois plus de dirigeants politiques que toutes les autres fuites précédentes.

Les documents révèlent que le roi Abdallah II de Jordanie a créé au moins une trentaine de sociétés dans des pays ou territoires à la fiscalité avantageuse. Par le biais de ces entités, il a acheté 14 propriétés de luxe aux États-Unis et au Royaume-Uni, pour plus de 106 millions de dollars.

Quant au premier ministre tchèque Andrej Babis, il a placé 22 millions de dollars dans des sociétés écrans qui ont servi à financer l’achat du château Bigaud, une grande propriété située à Mougins, dans le sud de la France.

« Je n’ai jamais rien fait d’illégal ou de mal », a réagi M. Babis depuis son compte Twitter, « mais cela ne les empêche pas d’essayer de me dénigrer et d’influencer les élections législatives tchèques », prévues vendredi et samedi prochains.

Photo: Kevin Winter/Getty Images via AFP La vedette colombienne de la pop Shakira fait partie des personnalités exposées par la fuite des «Pandora Papers».

Le président équatorien Guillermo Lasso a lui logé des fonds dans deux fiducies dont le siège se trouve aux États-Unis, au Dakota du Sud, selon le CIJI.

« Cela démontre que les gens qui pourraient mettre fin au secret de la finance extraterritoriale, en finir avec ce qui s’y passe, en tirent eux-mêmes profit », a commenté le directeur du CIJI, Gerard Ryle, dans une vidéo publiée dimanche. « On parle de milliers de milliards de dollars. »

L’ancien premier ministre travailliste du Royaume-Uni Tony Blair fait également partie des personnalités exposées. Il a réalisé l’achat d’un bien immobilier à Londres par le biais d’une société à l’étranger, ce qui lui a permis d’économiser environ 400 000 $ d’impôts, rapporte le CIJI.

« Il y a un problème de crédibilité, renchérit Alain Deneault. On comprend pourquoi il y a une telle force d’inertie en ce qui concerne l’action gouvernementale. »

Parmi les personnalités exposées, se trouvent également la chanteuse colombienne Shakira, le mannequin allemand Claudia Schiffer ou la légende indienne du cricket Sachin Tendulkar. L’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI) Dominique Strauss-Kahn est lui aussi mis en cause. Selon les documents examinés par le CIJI, il a fait transiter plusieurs millions de dollars d’honoraires de conseil à des entreprises par une société marocaine exempte d’impôts.

Avec l’Agence France-Presse

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