Des migrants haïtiens entre la peur et l'épuisement

Des migrants haïtiens traversent le Rio Grande pour atteindre Ciudad Acuña. Dans ce climat d’anxiété, ils trouvent un peu de réconfort dans la générosité spontanée des habitants de cette ville mexicaine, qui leur apportent de la nourriture, des boissons, des vêtements et des produits d’hygiène.
Photo: Pedro Pardo Agence France-Presse Des migrants haïtiens traversent le Rio Grande pour atteindre Ciudad Acuña. Dans ce climat d’anxiété, ils trouvent un peu de réconfort dans la générosité spontanée des habitants de cette ville mexicaine, qui leur apportent de la nourriture, des boissons, des vêtements et des produits d’hygiène.

Marie Chickel a passé la nuit éveillée, dans la peur. À tout moment, elle craignait que surgissent les agents d’immigration et qu’ils la renvoient, dit-elle avec ses jumeaux de 10 ans serrés contre elle sur un carton. « J’ai entendu dire que les agents allaient arriver. Je n’ai pas pu fermer l’œil. S’ils me trouvent, je ne sais pas où j’irai », se lamente cette femme de 45 ans.

La rumeur concernant cette possible descente s’est répandue comme une traînée de poudre à l’aube, mercredi, dans le parc Braulio Fernandez de Ciudad Acuña.

C’est ce vaste terrain que quelques centaines d’Haïtiens, à l’instar de Marie, ont transformé en refuge de fortune, coupé du territoire américain uniquement par le Rio Grande.

La plupart des personnes réfugiées ici ont abandonné l’idée de rester sous le point de passage international reliant Acuña à Del Rio aux États-Unis.

Ils sont à bout de forces, terrorisés à l’idée que la patrouille frontalière les arrête et les expulse immédiatement vers Haïti.

Marie et des centaines d’autres personnes évitent autant que possible de quitter le parc. Dans les rues, la police mexicaine et les agents de l’immigration patrouillent.

À tout moment, ils peuvent décider de procéder à des arrestations, à faire des descentes dans les hôtels du coin.

Les journalistes de l’AFP ont été témoins de l’une de ces opérations dans la nuit de mardi à mercredi, au cours de laquelle les membres, apparemment, d’une seule famille, dont deux jeunes enfants, ont été arrêtés dans un hôtel du centre-ville.

De là, ils ont été escortés par des soldats de la Garde nationale mexicaine et embarqués dans des fourgons de l’Institut national des migrations.

La plus grande crainte

Pour arriver jusqu’ici, Marie Chickel et ses enfants ont quitté le Chili et traversé presque toute l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale avant d’arriver à Tapachula, à l’extrême sud du Mexique, le 11 juillet.

« Mon cœur se serre à cause de mes enfants. Pour eux, je joue le rôle du père et de la mère. Quand je vois qu’ils ne peuvent pas bien dormir, pas bien manger, pas aller à l’école… C’est très dur », confie-t-elle.

D’une voix tremblante, elle avoue que sa plus grande crainte est d’être séparée de ses enfants, et son désir le plus grand est de retrouver vite sa sœur qui vit à Boston, dans le nord-est des États-Unis.

Mais Marie, qui travaille dans un laboratoire médical avec en mains un diplôme d’infirmière, se dit prête à saisir les occasions qui pourraient se présenter.

Mon coeur se serre à cause de mes enfants. Pour eux, je joue le rôle du père et de la mère. Quand je vois qu’ils ne peuvent pas bien dormir, pas bien manger, pas aller à l’école… C’est très dur.

 

« Si je ne peux pas traverser le Rio et si je peux trouver des papiers ici pour travailler, pour envoyer mes enfants à l’école, je pourrai remercier le Seigneur », dit-elle en étouffant des sanglots.

Dans ce climat d’incertitude et d’anxiété, ces migrants haïtiens trouvent un peu de réconfort dans la générosité spontanée des habitants de Ciudad Acuña, qui se sont organisés pour leur apporter de la nourriture, des boissons, des vêtements et des produits pour se laver.

Frères haïtiens

« Les Mexicains nous donnent de la nourriture, des vêtements, et maintenant nous avons un endroit pour dormir. La seule chose, c’est que nous avons peur des autorités d’immigration, parce que nous sommes ici sans papiers », explique Kabelo Joseph, 29 ans, qui est également arrivé du Chili avec deux enfants, de 7 et 9 ans, et sa femme, enceinte de six mois.

« Nous avons décidé de rester ici pendant deux ou trois mois si la migration ne nous dérange pas, car nous sommes bien », ajoute-t-il.

Haydée Briceño, une vendeuse ambulante de vêtements usagés importés des États-Unis, présente à des migrants sa marchandise qu’elle sort du coffre de sa voiture. Trois femmes choisissent des vêtements.

« Nous allons donner un peu de ce que nous avons pour nos frères et sœurs haïtiens », dit-elle.

Un autre groupe, composé de six membres d’une église locale appelée « Luz de Vida », est venu avec des thermos de boisson et des sandwiches à partager avec les réfugiés.

« Je suis passé par des contrées où il n’y avait personne pour aider. Croyez-moi, c’est très, très difficile », confie le pasteur Roberto Montaño, 33 ans, qui a aussi vécu comme un immigrant sans papiers aux États-Unis il y a plusieurs années.

Marie est très reconnaissante. « Je suis très heureuse et je remercie le Seigneur, car ces gens ont un cœur, ils ne nous laissent pas mourir ici sans nourriture », dit-il.

Mexico accentue ses pressions pour désamorcer la crise

La crise déclenchée par l’arrivée massive d’Haïtiens aux États-Unis prend l’allure d’une bombe à retardement que le président mexicain, Andrés Manuel López Obrador, a appelé mercredi à désamorcer en passant de la rhétorique à l’action.

Son appel reflète la gravité d’un problème qui touche toute la région. Des dizaines de milliers de migrants, pour la plupart des Haïtiens, s’entassent depuis plusieurs semaines dans les villes mexicaines de Tapachula (à la frontière sud, partagée avec le Guatemala) et de Ciudad Acuña (au nord, à la frontière du Texas).

Fuyant la pauvreté et le chaos, ils cherchent refuge aux États-Unis, plusieurs d’entre eux ayant déjà traversé une douzaine de pays, comme le Panama et la Colombie, où quelque 19 000 migrants, en majorité haïtiens, sont bloqués à la frontière. « Assez parlé, il faut agir », a martelé López Obrador pendant sa conférence de presse matinale quotidienne.

Les États-Unis « se sont engagés à investir 4 milliards : 2 milliards pour l’Amérique centrale et 2 milliards pour le Mexique. Rien n’est arrivé, rien », a ajouté le président mexicain.

Il a proposé à maintes reprises de s’attaquer aux racines du phénomène avec des investissements sociaux.

Sa proposition concernait initialement le Guatemala, le Honduras et le Salvador, mais l’arrivée des Haïtiens a encore compliqué la situation.

López Obrador a nuancé son propos en indiquant qu’il constatait une « atmosphère favorable » à la Maison-Blanche, le président Joe Biden étant « impliqué » dans une volonté de règlement du problème.

« En d’autres termes, il existe d’excellentes conditions pour signer un bon accord pour le développement de l’Amérique latine et des Caraïbes, et en particulier des pays d’Amérique centrale. Donc, nous allons attendre, et je crois qu’il y aura des résultats », a dit le président mexicain.

 

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