La France meurtrie sur la scène internationale

Si le président français, Emmanuel Macron, est resté silencieux depuis le début de la crise des sous-marins, son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian (sur la photo), a tiré à boulets rouges sur les trois contrevenants en des termes très peu diplomatiques.
Photo: Jens Schlueter Associated Press Si le président français, Emmanuel Macron, est resté silencieux depuis le début de la crise des sous-marins, son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian (sur la photo), a tiré à boulets rouges sur les trois contrevenants en des termes très peu diplomatiques.

En optant pour une crise frontale avec les États-Unis après la perte d’un méga contrat de sous-marins, la France, n’ayant guère d’options à sa disposition et des alliés européens peu pressés de la soutenir, fait un pari risqué.

Pour marquer sa colère, Paris a rappelé son ambassadeur aux États-Unis, un acte sans précédent vis-à-vis de cet allié historique, de même que celui en Australie, pays à l’origine de la crise.

Car loin de ses promesses de début de mandat, le président américain Joe Biden bouscule ses partenaires européens, de l’annonce unilatérale du retrait d’Afghanistan à la fermeture prolongée des frontières américaines aux Européens pour cause de COVID-19 — sur laquelle la Maison-Blanche est revenue lundi matin.

« Quand on entre dans une crise de ce type, il faut savoir par quelle porte on pourra en sortir », avertit Bertrand Badie, professeur de relations internationales à l’Institut d’études politiques de Paris.

« Il faudra bien qu’ils retournent à leur poste, surtout l’ambassadeur à Washington, explique-t-il. Or, on ne voit pas aujourd’hui quel type d’événement pourrait permettre ce retour sans que la France donne l’impression de céder ou de perdre la face. »

Paris ne décolère pas contre les États-Unis et l’Australie qui, en annonçant mercredi une alliance stratégique avec le Royaume-Uni pour contrer l’influence de la Chine, ont en même temps torpillé un contrat de vente de sous-marins français à la marine australienne pour un montant de 56 milliards d’euros.

Si le président Emmanuel Macron est resté depuis silencieux, son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a tiré à boulets rouges sur les trois contrevenants en des termes très peu diplomatiques. « Mensonge », « duplicité », « mépris », « crise de confiance » : la rupture est consommée.

Face à cette escalade transatlantique, les dirigeants européens restent pour l’heure très absents. À Berlin, le gouvernement a « pris note » de la situation. À Bruxelles, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, « suit de très près la situation ».

« Un coup dur »

La France, qui se retrouve seule sur le devant de la scène, espère inverser la tendance lors d’une réunion des ministres européens des Affaires étrangères lundi soir à New York, à la veille de l’ouverture de l’Assemblée générale de l’ONU. Avec les législatives allemandes du 26 septembre, elle sait aussi qu’elle ne pourra guère compter sur Berlin dans l’immédiat .

« C’est un coup dur pour la France. Il n’y a pas de sortie par le haut », considère Célia Belin, spécialiste des relations transatlantiques à la Brookings Institution. Dans cet imbroglio, « il faut exiger que les choses se terminent de manière légale et correcte avec les Australiens », précise-t-elle.

L’escalade avec les États-Unis risque d’avoir un impact sur plusieurs dossiers, sauf à tenter de recoller rapidement les morceaux. « Ça peut être des gestes formels, symboliques, une rencontre, des propos très aimables, quelque chose qui vienne flatter la diplomatie française », juge Bertrand Badie.

C’est un coup dur pour la France. Il n’y a pas de sortie par le haut.

Le premier ministre britannique, Boris Johnson, a déjà tenté l’apaisement en rappelant « l’amour » inébranlable de son pays pour la France.

Moins scrupuleuse, l’Australie a estimé ne pas avoir à « prouver son attachement à la France » après le sacrifice de ses soldats à ses côtés lors des deux guerres mondiales. Il n’aura toutefois pas l’occasion de le dire en tête-à-tête à Emmanuel Macron, qui a fait l’impasse sur l’AG de l’ONU, où il sera remplacé par son ministre des Affaires étrangères.

La colère, mauvaise conseillère ?

Joe Biden doit s’expliquer en revanche avec lui par téléphone dans les « prochains jours », selon Paris. À ce stade, aucune rencontre bilatérale n’est par ailleurs prévue à New York entre le chef de la diplomatie française et ses homologues américain Antony Blinken et britannique Liz Truss.

Une réunion des ministres français et britannique de la Défense, prévue cette semaine, a d’ailleurs été annulée à la demande de Paris. « On a le droit d’être en colère […]. Mais le risque pour la France, c’est que ce soit la colère qui la guide », relève François Heisbourg, de la Fondation pour la recherche stratégique à Paris.

« Après un camouflet comme ça, il est très important que les Français se concentrent sur l’Europe et s’assurent une solidarité européenne », estime Célia Belin. « Mais l’Europe n’a jamais été autant divisée sur ses options de politique étrangère » et sur sa relation avec Washington, observe pour sa part Bertrand Badie.

Pour les Européens de l’Est, le salut face à la Russie ne peut passer que par les États-Unis. L’Allemagne reste aussi soucieuse de ménager l’allié américain. Ces positions vont à l’encontre de l’autonomie stratégique de l’Europe réclamée par le président Macron, dont le pays prendra la présidence de l’Union européenne au premier semestre 2022.

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