Le Sahel sera-t-il le prochain Afghanistan?

Des forces progouvernementales patrouillent autour de la ville de Ménaka, au Mali, le 21 novembre 2020.
Photo: Souleymane Ag Anara Agence France-Presse Des forces progouvernementales patrouillent autour de la ville de Ménaka, au Mali, le 21 novembre 2020.

Avant même que ce soit fini, ça recommençait. Avant même le départ du dernier soldat américain de l’Afghanistan, le groupe armé État islamique, rival des talibans, revendiquait un attentat sanglant à l’aéroport de Kaboul. L’attaque a fait près de 100 morts (dont 13 marines) et des centaines de blessés.

Deux semaines auparavant, le 18 août, 80 personnes, dont une quinzaine de gendarmes, étaient tuées dans une attaque contre un convoi militaire escortant des civils dans le nord du Burkina Faso. Comme ses voisins, le Mali et le Niger, le petit pays africain subit régulièrement des poussées meurtrières depuis des années. Les raids ont fait 1500 morts et plus d’un million de réfugiés depuis 2015.

La suite des choses du monde ira-t-elle dans ce sens encore et toujours terroriste ? Comment le djihadisme va-t-il se poursuivre à l’échelle mondiale, et en Afrique en particulier ? Quelles leçons des échecs des interventions et occupations au Moyen-Orient faut-il d’ailleurs tirer pour la stratégie occidentale en Afrique ?

Le professeur Bruno Charbonneau, du Collège militaire royal de Saint-Jean, doute que le Sahel devienne maintenant une sorte de copie africaine de l’Afghanistan ou de l’Irak. Il ne pense pas non plus que les Occidentaux s’enliseront là comme ils l’ont fait à Kandahar, à Kaboul ou à Bagdad.

« On entend souvent de grandes déclarations au sujet des liens entre les groupes terroristes du Moyen-Orient et du Sahel, mais les liens sont assez ténus, en réalité », dit celui qui étudie les dynamiques de cette région depuis des années. « Si ces liens existent, je n’en vois pas la preuve et je ne les connais pas. Bien sûr, des connexions peuvent exister de manière générale, sur le plan idéologique et médiatique. Mais des liens très concrets ? Directs ? Non. »

Patience et carnages

Spécialiste des questions de sécurité et des conflits en Afrique francophone, le professeur Charbonneau dirige le centre FrancoPaix, lié à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Et, selon lui, même les liens entre al-Qaïda au Maghreb islamique et l’organisation al-Qaïda originelle sont « relativement minces ».

Au total, s’il faut établir des rapprochements entre les mouvances terroristes ou insurrectionnelles, il les fait en partie — et en partie seulement — avec Boko Haram, ce groupe rigoriste, violent, féroce et anti-occidental qui opère au Nigeria et dans certaines zones du Niger, du Tchad et du Mali. « Les liens sont régionaux, explique le professeur. Il y a des points de contact avec des groupes en Algérie ou en Libye, par exemple. Mais des rapports forts avec les talibans ? Je n’en vois pas les preuves. »

Cela dit et redit, la reconstitution de l’Émirat islamique d’Afghanistan et la victoire décisive des talibans contre les Américains et leurs alliés (dont les Canadiens) fouettent évidemment l’entrain des troupes insurrectionnelles en Afrique. « Il y a un effet, mais les luttes dans la région se font depuis des décennies, nuance M. Charbonneau. Les groupes présents au Sahel misent sur le long terme. Ils ont démontré résilience et patience depuis le début de leur combat. Là, on peut faire un rapprochement avec la stratégie talibane, qui applique une pression constante pour que l’adversaire se tanne. »

Cette stratégie faite d’attente et de carnages a réussi à défaire l’armée la plus puissante au monde : la leçon va assurément porter. « Des spécialistes et des commentateurs dans les médias disent que c’est la fin des interventions militaires occidentales, remarque le professeur Charbonneau. Peut-être que, effectivement, les interventions du style Afghanistan sont terminées. Je pense que la leçon va encourager [les Occidentaux] à rester au Sahel, mais avec moins de participations directes, davantage à distance. »

« Cette tendance est commencée. Les troupes françaises [dans la région] utilisent beaucoup plus de drones depuis un an. Des frappes aériennes contrôlées à distance fournissent un appui tactique aux armées nationales. Les Français fournissent aussi du matériel et des services de renseignement à leurs alliés locaux. » Cette stratégie d’endiguement cherche à contenir les conflits et leurs effets plutôt qu’à les combattre directement.

Au Sahel, « c’est un bordel »

Au Sahel, les affrontements armés touchent cinq pays : le Mali, le Niger, la Mauritanie, le Burkina Faso et le Tchad. La désignation même de ce qui s’y passe exactement semble bien compliquée, preuve de l’embrouillamini de la situation. Tant les spécialistes que les médias parlent à la fois de guerre, d’insurrection islamiste ou d’insurrection djihadiste.

« J’ai moi-même un peu de problèmes à utiliser des termes coulés dans le béton, avoue le professeur Charbonneau. D’autant plus que le conflit a évolué beaucoup depuis les débuts au nord du Mali, en 2012. Une insurrection touarègue indépendantiste s’est transformée quand les groupes extrémistes djihadistes apparus après le 11 Septembre ont pris le dessus dans le mouvement de rébellion. Le conflit s’est ensuite régionalisé et la France est intervenue militairement. À partir de 2015, le Niger et le Burkina étaient touchés. »

Le portrait se complique quand on y ajoute l’effet des violences intercommunautaires, d’une quasi-guerre civile. « C’est donc un mélange de rébellion, d’insurrection et de guerre civile : c’est vraiment difficile de caractériser la chose », résume M. Charbonneau.

Deux entités principales s’activent dans la région : d’abord, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), fondé en 2017 par Iyad Ag Ghali, un Touareg malien en rébellion depuis les années 1990 et maintenant à la tête de cette coalition radicalisée ; puis l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), constellation de mouvements djihadistes d’obédience salafiste qui a ses racines au Nigeria. Ces deux groupes ont déjà collaboré, mais ils s’affrontent depuis un an environ.

Il faut ajouter d’autres groupes plus ou moins forts et des États dotés d’armées aux allégeances changeantes (et parfois reconnues coupables d’exactions). Le Mali vient d’essuyer deux coups d’État en neuf mois. Il faut en plus compter sur les opérations de paix de l’ONU, 6 des 12 opérations des Casques bleus étant d’ailleurs déployées en Afrique en ce moment. Plus de 200 soldats onusiens sont morts au Mali depuis le début de la mission de l’ONU (MINUSMA). Et puis il y a la présence militaire européenne — surtout française, en fait —, qui y mène des opérations traditionnelles, fournit du matériel à ses alliés, bombarde ici et là.

On se retrouve donc avec des guerres civiles d’un côté et des interventions internationales de l’autre, dans un contexte de luttes intercommunautaires féroces. Le tout dans des régions laissées à la merci des milices, des bandes de bandits et des raids vengeurs.

« Si je peux me permettre l’expression, c’est clair que c’est un bordel, dit le professeur titulaire. Tout se mélange et le problème actuel, ce n’est pas [de savoir] par où commencer, mais à qui parler pour négocier des accords. La France refuse des pourparlers avec des groupes qu’elle identifie comme terroristes. »



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