​Le 11 Septembre, une tragédie charnière qui vient d’atteindre un tournant

Les préparatifs allaient bon train pour les commémorations de cette tragédie qui, il y a 20 ans, a meurtri profondément une ville et brisé des milliers de destins.
Photo: Getty Images Agence France-Presse Les préparatifs allaient bon train pour les commémorations de cette tragédie qui, il y a 20 ans, a meurtri profondément une ville et brisé des milliers de destins.

C’était mercredi dans la lumière chaude du matin. Il avait la main posée solennellement sur un des 3000 noms gravés dans le métal autour des fontaines du monument commémorant les attentats du 11 Septembre, construit à l’emplacement exact des tours jumelles qui ont été emportées par la haine et deux avions de ligne en ce matin de 2001.

Son regard était triste. Comme il l’est désormais à chaque mois de septembre depuis deux décennies.

Shaw Escoffery dit avoir fait le voyage depuis Los Angeles pour rendre hommage à son amie d’enfance, Dominique. Il est venu aussi pour passer un peu de temps, comme il le fait chaque année, avec celle qui, il y a 20 ans, a perdu dans cette ignoble tragédie son unique enfant.

« C’est très dur pour [la mère de Dominique], les 11 septembre. Moi, je pense à Dominique chaque jour depuis 20 ans », dit l’homme dans la quarantaine tout en soulignant l’absurdité de cette disparition. « Elle ne travaillait même pas là. Elle venait de décrocher un nouvel emploi dans le bureau régional d’une compagnie d’assurances. Ce jour-là, elle était venue pour une simple formation », dans les bureaux de Marsh McLennan, au 99e étage de la tour nord du World Trade Center. À l’endroit précis du premier impact.

Elle s’appelait Dominique Pandolfo. Elle avait 25 ans.

Cette semaine, l’émotion était encore très vive au sud de Manhattan, au pied du nouveau One World Trade Center où, sous haute protection militaire et policière, les préparatifs allaient bon train pour les commémorations de cette tragédie qui, il y a 20 ans, a meurtri profondément une ville et brisé des milliers de destins. Des destins dont quelques-uns commencent à peine à profiter du temps qui a passé pour se reconstruire.

Photo: Spencer Platt / Getty Images / Agence France-Presse Cette photo datée du 11 septembre 2001 montre le vol United Airlines 175 détourné de Boston qui s'écrase sur la tour sud du World Trade Center à 9 h 03.

« Vingt ans, c’est une belle tranche de vie que je n’ai pas vue passer », laisse tomber Bruno Dellinger, un des survivants du 11 Septembre, revenu à New York cette semaine pour la première fois depuis 12 ans, avec ses enfants de 18 et 16 ans à qui il avait envie de transmettre la ferveur, le respect, la tristesse ainsi que les valeurs d’héroïsme et de résilience portées par cet anniversaire. Il veut aussi partager avec eux, sur les lieux des attentats, la mémoire d’un drame qu’il a vécu, lui, aux premières loges, depuis le 47e étage de son bureau de la tour nord.

« Cette journée ne s’effacera jamais de ma mémoire, mais la blessure est en train de cicatriser », assure l’homme, qui gérait à l’époque un bureau de consultants en art chargé de tisser des liens entre les États-Unis et la France, pays où il est parti vivre en 2009.

Il évoque des images, des sensations, celle de l’avion à basse altitude qu’il a vu arriver vers la tour depuis sa fenêtre, celle du choc, du bâtiment qui s’est mis à trembler, des débris tombant sous ses yeux, puis la vision de « sa » tour en feu, une fois qu’il aréussi à en sortir, après de longues minutes dans les escaliers de secours, et celle de ce « monstre minéral » fait de cendre, de métal, de débris qui l’a engouffré après le premier effondrement.

« Tout est devenu noir, sinistre et silencieux. L’air était tellement épais que le son ne circulait plus. À cet instant, mon corps a cru qu’il était mort. »

M. Dellinger a mis dans ses bagages le costume qu’il portait cette journée-là, qu’il a fait nettoyer dans les jours qui ont suivi le drame et qu’il n’a jamais osé remettre depuis. « Je vais décider samedi matin si c’est celui que je vais porter pour les commémorations. Vingt ans, c’est un marqueur de temps important qui offre la possibilité de regarder les choses autrement. »

Il ajoute : « Au lendemain desattentats, j’ai détesté l’humanité entière, mais surtout les personnes qui ont perpétré ces actes. Je ne pardonne toujours pas. Je ne comprends toujours pas pourquoi cet événement s’est produit. Mais le temps est venu de s’éloigner un peu des sentiments négatifs qu’il a animés, pour appréhender la tragédie sous un autre angle, prendre la pleine mesure de sa magnitude, de sa démence, de ses conséquences humaines et voir quelles leçons positives on peut désormais en tirer. »

Une mémoire qui s’estompe

Depuis son bureau situé au cœur de « Ground Zero », Clifford Chanin, directeur adjoint du Musée et mémorial national du 11 Septembre, le croit lui aussi. « Après 20 ans, c’est le moment de regarder en arrière pour constater que la mémoire s’estompe, oui, mais que le pays et le monde restent à jamais marqués par cet événement, dit-il. On ne peut pas fermer la porte comme ça sur cette tragédie, même deux décennies plus tard. Mais on doit trouver des façons désormais de la raconter à ceux qui n’étaient pas là à l’époque pour que cette mémoire perdure. »

Depuis le 11 septembre 2001, 75 millions d’Américains ont vu le jour, arrivant ainsi dans l’après sans en avoir connu l’avant. Même chose pour ceux qui, le jour des attentats, étaient trop jeunes pour comprendre, comme Dina Peña, 23 ans, rencontrée jeudi dans la rue Amsterdam de l’Upper West Side. « C’est un événement charnière dans l’histoire qui a arrêté d’un coup sec le mouvement de la ville, et celui du pays, pour lui faire prendre conscience que le pire pouvait frapper n’importe quand. On dit que le monde n’est plus pareil depuis cette date. Mais pour moi, c’est la même chose, puisque c’est le seul monde que j’ai connu. »

Photo: Stan Honda Agence France-Presse Cette photo d'archive du 11 septembre 2001 montre Marcy Borders couverte de poussière alors qu'elle se réfugie dans un immeuble de bureaux après l'effondrement de l'une des tours du World Trade Center à New York.

« Ces attentats marquent le début d’une nouvelle ère dont nous ne sommes toujours pas sortis, dit Azad Mahmound, jeune New-Yorkais de 25 ans qui se souvient de sa journée à la garderie, écourtée il y a 20 ans par la commotion provoquée par les attentats, et de l’image à la télé du deuxième avion frappant une des tours jumelles. Une ère de militarisation, de racisme, dont j’ai fait l’expérience durant toute ma jeunesse, de création d’agences de surveillance qui ont amplifié les interférences du gouvernement dans un nombre incalculable de champs de nos vies quotidiennes. Je n’ai pas connu le monde d’avant, mais celui d’après ne s’est pas construit sur ce qui est le meilleur. »

« Le 11 Septembre, ce n’est pas seulement deux tours qui se sont effondrées, c’est aussi l’esprit de New York, sa légèreté d’être et sa frivolité qui ont disparu, dit Pasquale Marcotullio, jeune retraité, assis sur un banc à l’entrée de la passerelle piétonnière du pont de Brooklyn où, en 2001, des milliers de New-Yorkais hébétés, blessés, traumatisés, se sont rués pour fuir à pied le sud de Manhattan, après la fermeture soudaine du réseau de transports en commun. Les gens sont aujourd’hui plus craintifs, plus prudents. Le traumatisme des premières années est peut-être moins là, mais la mémoire du drame reste, surtout en ce 20e anniversaire. C’est d’ailleurs important de se souvenir, mais ça l’est aussi d’oublier. Parce qu’il faut aussi regarder devant pour continuer à avancer. »

Une distance qui rapproche

C’est un peu ce que New York serait en train de faire, à en croire l’écrivain français Marc Levy, qui vit ici depuis plus de 20 ans et qui a vu les New-Yorkais se transformer au fil du temps et de la distance prise forcément avec le choc. « Les actes de violence gratuite induisent un traumatisme qui prend un temps fou à s’estomper, car ils exposent ce dont l’humain est capable de pire, dit-il, assis à la terrasse d’un café de Greenwich Village. Mais le centre de gravité de la ville s’est déplacé depuis quelques années. Les gens en parlent moins et surtout n’inscrivent plus la temporalité de la ville ou la leur dans un avant et un après-11 Septembre, comme ils le faisaient avant. »

Cette autre nouvelle normalité explique sans doute pourquoi, depuis quelques jours, plusieurs New-Yorkais, touchés de près ou de loin par les attentats, s’approchent désormais du monument commémoratif, à la veille des commémorations, alors qu’ils ne l’avaient jamais fait au cours des 20 années précédentes.

« J’ai toujours estimé que c’était un endroit pour les touristes », dit Michael Minogue, qui s’y est arrêté cette semaine pour la première fois alors qu’il habite quelques rues plus haut, « sur la 14e », précise-t-il, et qu’il vient souvent travailler ici, dans le Financial District où se trouvaient les tours jumelles. « Mais je me rends compte aujourd’hui que c’est plus que ça. C’est un lieu de souvenir pour le pays, comme le monument commémoratif de la Deuxième Guerre mondiale à Pearl Harbor. Un endroit qui rappelle un événement qui a façonné l’identité du pays. »

 
Photo: Timothy A. Clary Agence France-Presse Un drapeau américain est suspendu au World Trade Center Transportation Hub à New York.

« Nous allons devoir composer avec la réminiscence de cette tragédie pour toujours, dit Cesar Hernandez, 45 ans, un autre New-Yorkais venu pour la première fois se recueillir sur les lieux du drame. Avec le temps, la signification de cet attentat a évolué dans les esprits. L’ampleur des victimes me frappe et surtout le fait que ces victimes n’étaient que des gens qui, ce jour-là, n’ont rien fait d’autre que d’aller au travail et qui se sont retrouvés pris au milieu d’une géopolitique sur laquelle ils n’avaient pas de prise. »

C’est d’ailleurs cette mémoire des victimes que le Musée et le Mémorial du 11 Septembre cherchent désormais à cultiver, pour les années à venir, et ce, afin d’expliquer la tragédie un peu par les informations factuelles qui la composent, mais surtout par l’expérience de la perte vécue par des milliers de familles dans les années qui ont suivi. « Nous sommes dans un lieu de tristesse, mais aussi un lieu de rassemblement, dit Clifford Chanin. Les gens viennent ici en famille aussi pour prendre conscience des liens fragiles qui les unissent les uns aux autres, d’un drame qui a provoqué la destruction de famillesentières, d’amitiés solides… », ce que Shaw Escoffery, 20 ans plus tard, vit toujours au plus profond de lui.

« Le temps passe, oui, mais le sentiment qui m’habite n’a pas changé, dit l’homme en s’éloignant, le regard sombre, de la plaque où le nom de son amie Dominique a été gravé pour l’éternité. Je vis encore aujourd’hui et je vivrai encore demain avec la douleur d’une mort qui n’était pas nécessaire. »


Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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