900 000 morts et 10 000 milliards: le coût des guerres américaines au Moyen-Orient

Le rapport du projet Costs of War estime qu’au moins 387 072 civils et 301 933 combattants ennemis — un terme à la définition souvent floue — ont été tués lors des opérations militaires américaines au Moyen-Orient depuis le 11 septembre 2001. Sur la photo, des soldats américains en Irak, en 2008.
Photo: David Furst Agence France-Presse Le rapport du projet Costs of War estime qu’au moins 387 072 civils et 301 933 combattants ennemis — un terme à la définition souvent floue — ont été tués lors des opérations militaires américaines au Moyen-Orient depuis le 11 septembre 2001. Sur la photo, des soldats américains en Irak, en 2008.

Plus de 10 000 milliards de dollars canadiens, soit plus de 8000 milliards de dollars américains : voilà le coût estimé pour les États-Unis des guerres engagées en Afghanistan, en Irak et ailleurs au Moyen-Orient depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001. Des conflits ont aussi fait entre 897 000 et 929 000 morts.

L’intervention et l’occupation américaines en Afghanistan viennent de se terminer avec le retrait des dernières troupes de l’aéroport de Kaboul. Cette guerre restera la plus longue de l’histoire des États-Unis, une république musclée et militarisée impliquée dans près d’une centaine de conflits depuis sa fondation révolutionnaire à la fin du XVIIIe siècle.

Ces données vertigineuses sur les coûts financiers et humains des guerres récentes ont été révélées mercredi matin par le projet Costs of War, lié à l’Institut d’affaires publiques et internationales Watson de l’Université Brown, à Boston. Le groupe de recherche a été fondé en 2010 pour documenter le prix des conflits au Moyen-Orient.

Le projet publie régulièrement des synthèses, ainsi que des analyses sectorielles. Il s’agit du premier groupe de réflexion des États-Unis sur les impacts directs des conflits.

« Laissez-moi attirer votre attention sur l’ampleur et l’échelle de ce chiffre de 8 billions de dollars », a commenté Linda Bilmes, professeure à la Harvard Kennedy School, pendant la conférence de presse en ligne.

Photo: Joshua Roberts Reuters Du côté américain, 7052 soldats et 8189 sous-traitants de l’armée ont perdu la vie dans les guerres du Moyen-Orient — en gros, deux fois plus en Irak qu’en Afghanistan.

Elle a alors proposé une image qu’elle soumet à ses étudiants. « En empilant des billets de 1000 $ pour totaliser 1 million, on arrive à 4,3 pouces de hauteur. Pour 1 milliard, il faut atteindre 358 pieds, soit la hauteur de la statue de la Liberté. Une pile de 1 billion irait jusqu’à 67 miles. » Elle atteindrait donc la ligne de Kármán, qui désigne la limite entre l’atmosphère terrestre et l’espace.

« Avec 1 billion, on peut acheter quoi ? » a aussi demandé la professeure Bilmes. « Avec 1 billion, si l’on se fie au projet de loi sur les infrastructures récemment adopté au Congrès, on peut réparer les routes, les ponts, les tunnels, les lignes électriques, nettoyer les dépotoirs et fournir des services Internet rapides aux communautés rurales de tout le pays, et d’autres choses encore. »

Des estimations très modérées

La facture astronomique de ces guerres tient bel et bien compte des dépenses à prévoir en appui aux anciens combattants lors des prochaines décennies. Mais la plupart des projections cessent de le faire au-delà de 2050, alors qu’on sait déjà que les impacts physiques et psychologiques continueront de se faire sentir.

Dans ces guerres comme dans toute autre, ce sont de très jeunes adultes qui sont montés au front : les plus récents blessés ne seront âgés que d’une cinquantaine d’années au milieu du siècle.

La professeure Bilmes a d’ailleurs rappelé que les paiements en soutien aux vétérans de la Première Guerre mondiale ont atteint leur maximum en 1969, et ceux destinés aux anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale dans les années 1990. L’aide aux participants à la guerre du Vietnam n’atteindra son sommet que dans les prochaines années.

8000 milliards
C’est, en dollars américains, le coût estimé pour les États-Unis des guerres engagées en Afghanistan, en Irak et ailleurs au Moyen-Orient depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001.

Les évaluations habituelles se concentrent plutôt sur les dépenses faites sans tenir compte des engagements financiers obligatoires une fois les conflits terminés. Dans ses propres documents économiques, le quartier général de la Défense américaine, le Pentagone, se contente d’additionner les budgets alloués par le Congrès pour mener les opérations militaires.

Les universitaires du projet Costs of War ajoutent donc à ces coûts directs « assumés par les interventions à l’étranger » (Overseas Contingency Operations, ou OCO, dans le jargon du département de la Défense) les rallonges du budget courant du Pentagone et les programmes de soutien aux vétérans.

La ventilation des coûts montre ainsi que le conflit en Afghanistan (qui a également touché le Pakistan voisin) coûtera au final 2,3 billions de dollars américains ; celui en Irak, 2,1 billions. D’autres zones de conflits ont grugé 355 milliards. S’y ajoutent 1100 milliards en dépenses de sécurité intérieure et 2200 milliards en soutien aux vétérans, pour une somme globale de 8 billions de dollars.

« La tombe des Afghans »

Le coût humain de ces conflits est aussi extrêmement lourd, rapporte le rapport du projet Costs of War.

Du côté américain, 7052 soldats et 8189 sous-traitants de l’armée ont perdu la vie dans les guerres du Moyen-Orient — en gros, deux fois plus en Irak qu’en Afghanistan. Treize marines sont morts jeudi dernier dans un attentat contre l’aéroport de Kaboul. Et, selon le bureau américain des vétérans, environ 3000 anciens combattants des guerres d’Irak et d’Afghanistan se sont suicidés depuis 20 ans. Les alliés des États-Unis ont aussi payé le prix de ces conflits, dont le Canada avec ses quelque 160 morts.

L’Afghanistan n’est pas que le tombeau des empires: c’est la tombe des Afghans

 

Évidemment, il n’y a pas que les victimes américaines, même si les médias du pays ont occulté cette réalité, comme l’a rappelé Catherine Lutz, de l’Université de Boston. Le rapport du projet Costs of War estime qu’au moins 387 072 civils et 301 933 combattants ennemis — un terme à la définition souvent floue — ont été tués lors des opérations militaires américaines au Moyen-Orient. Un bilan auquel il faut ajouter 892 travailleurs humanitaires et 680 journalistes.

« L’Afghanistan n’est pas que le tombeau des empires : c’est la tombe des Afghans », a résumé Mme Lutz.

Les impacts sur les millions de proches de ce quasi-million de victimes directes ne sont pas comptabilisés. Ni le reste des effets de la guerre, toujours faite pour tuer des gens et briser des choses, selon la définition classique. Les guerres précédentes ont peut-être fait plus de morts américains — plus de 47 000 au Vietnam seulement —, mais les conflits en Afghanistan et en Irak ont brisé plus de vies, a résumé la professeure Lutz.

« Hier, le président Biden a dit que la guerre en Afghanistan est terminée », a commenté mercredi Maha Hilal, codirectrice du collectif Justice for Muslims. « Je demande : pour qui ? Est-elle finie pour les Afghans ? Est-elle finie pour les Irakiens ? »

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