L’assassinat de la liberté

Au chaos qui régnait à l’aéroport de Kaboul cette semaine s’est aussi ajouté celui qui a envahi plusieurs cafés Internet, rapporte Sabur Shah.
Photo: Wakil Kohsar Agence France-Presse

Au chaos qui régnait à l’aéroport de Kaboul cette semaine s’est aussi ajouté celui qui a envahi plusieurs cafés Internet, rapporte Sabur Shah.

Des milliers de comptes auraient été effacés des réseaux sociaux. Des journalistes, des intellectuels et des professeurs se terrent dans le silence depuis dimanche. « On est tous en panique. C’est la peur partout. » Des enlèvements sont déjà rapportés. Des fuites, coûte que coûte, vers la liberté sont racontées. Avant même le début d’une possible répression violente par les talibans, c’est toute une frange de la société afghane qui disparaît sous l’autocensure.

« Je suis terrifié », raconte Mohammad (nous utilisons des noms d’emprunt pour protéger l’identité de notre source), journaliste et professeur à Kaboul. « Les talibans ont déjà fouillé ma maison [par le passé]. Ils étaient à ma recherche. » L’homme a depuis déménagé avec sa famille. « Mais j’ai vraiment peur. Ils nous ont menacés. On ne sait vraiment pas ce qui va se passer. »

Comme tant d’autres, Mohammad survit dans une attente d’une lourdeur insoutenable. Que va-t-il se passer une fois que les forces étrangères auront définitivement quitté le pays ? En milieu de semaine, deux journalistes auraient été enlevés puis battus par des talibans à Jalalabad. Les images ont fait le tour d’Internet et semé la terreur chez les intellectuels.

Puis vendredi, Reporters sans frontières a dénoncé le meurtre d’un proche d’un journaliste afghan qui travaille pour la radio allemande Deutsche Welle. Le journaliste avait déjà trouvé refuge en Allemagne. Mais les talibans ont fouillé mercredi plusieurs maisons pour le retrouver, avant d’abattre un membre de sa famille.

Deutsche Welle a également déploré la tenue d’opérations similaires pour épingler trois autres de ses journalistes postés en Afghanistan. Toofan Omar, le patron de la radio Paktia Ghag Radio, aurait lui aussi été abattu il y a quelques jours, et Nematullah Hemat, de la chaîne privée Ghargasht TV, aurait été enlevé par les talibans.

Des listes de noms

« En ce moment, les journalistes n’ont plus aucune sécurité dans le pays », lâche Sabur Shah (nom d’emprunt), terré dans une ruelle pour nous parler (« Si on m’entend parler en anglais au téléphone, je vais me faire poser des questions »).

Le jeune homme, à la tête d’une fondation privée, avait lancé une campagne de collecte de fonds en mars dernier pour soutenir les familles de trois femmes journalistes (Mursal Waheedi, Saadia Sadat et Shahnaz Raufi) assassinées en pleine rue dans deux attaques simultanées.

« Quand les talibans ne détenaient que 10 % de leur pouvoir actuel, ils perpétraient déjà des assassinats ciblés de journalistes. Maintenant qu’ils contrôlent le pays, on sait très bien comment ils vont agir. »

Jeudi, le bruit a couru que les talibans avaient mis la main sur les documents internes de la Direction nationale de la sécurité ainsi que sur les bases de données des ministères de l’Intérieur et de la Défense. « Maintenant, ils ont toutes ces informations, souffle Mohammad. Plusieurs intellectuels croient que les talibans vont les utiliser dans le futur. C’est pour ça qu’ils essayent de quitter le pays avec l’énergie du désespoir. »

Files dans les cafés Internet

Au chaos qui régnait à l’aéroport de Kaboul cette semaine s’est aussi ajouté celui qui a envahi plusieurs cafés Internet, rapporte Sabur Shah.

Le Canada nourrit l’espoir de bien des âmes, dit-il. « Depuis que le gouvernement canadien a dit qu’il sortirait 20 000 Afghans du pays, tout le monde essaye de postuler. Il y a des files devant les cafés Internet. Les gens ne sont pas très éduqués ici et ont de la difficulté à remplir les demandes. Mais ils pensent qu’ils vont obtenir un visa. »

Et la machine à rumeurs s’emballe par moments. « Il y a eu une rumeur cette semaine qu’un avion canadien allait venir et prendre des gens sans aucune procédure. Plein d’Afghans ont afflué à l’aéroport », se désole-t-il.

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Depuis dimanche, un pont aérien a été mis en place pour évacuer au compte-gouttes des diplomates et des collaborateurs afghans. Une opération dans laquelle l’espoir s’entremêle au désespoir pour de nombreux Afghans, prêts à tout pour embarquer sur un aller simple vers la liberté.

« C’est encore le chaos à l’aéroport. Et les talibans sont partout autour », rapporte un homme qui travaille dans un camp tout juste à côté de l’aéroport de Kaboul. « On entend des coups de feu. »

Un pilote militaire tchèque de retour de Kaboul a décrit à l’Agence France-Presse les conditions difficiles des rotations aériennes avec l’Afghanistan, sans véritable contrôle aérien, sans approvisionnement possible en kérosène sur place et avec des décollages périlleux.

Au milieu d’un fort trafic au-dessus de Kaboul, « nous devions garder nos distances en l’air et atterrir l’un derrière l’autre. Nous cherchions des fréquences pour communiquer les uns avec les autres », a expliqué le commandant.

Depuis que le gouvernement canadien a dit qu’il sortirait 20 000 Afghans du pays, tout le monde essaye de postuler. Il y a des files devant les cafés Internet. Les gens ne sont pas très éduqués ici et ont de la difficulté à remplir les demandes.

Effacées

Pendant ce temps, l’avenir des femmes afghanes s’engouffre dans le désarroi. « On ne sait pas ce qui va se passer pour nous. On vit une situation inimaginable et tellement incertaine. Je suis complètement désorientée, témoigne Sara (nom d’emprunt), jointe à Kaboul. Je ressens tellement de peine, de douleur et de désillusion. »

La jeune femme, qui chérissait un avenir prometteur en menant des études en économie tout en détenant deux enseignes de commerce en ligne, a vu sa vie basculer dimanche. « On ne peut plus aller à l’université pour l’instant et je ne sais pas si les femmes pourront y retourner, dit-elle. Il y a des rumeurs indiquant que, si les talibans nous permettent de retourner à l’université, nous ne pourrons plus fréquenter les facultés d’économie et de droit. »

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En un combat douteux

Du jour au lendemain, le gagne-pain de l’étudiante a été anéanti à zéro. « J’importe des vêtements de Dubaï, de l’Iran, de la Turquie et de l’Inde. Mais tous les vols sont interdits et c’est le chaos à l’aéroport. Je ne peux plus travailler. »

CNN présentait un reportage cette semaine sur un magasin de burqas de Kaboul dont les affaires allaient bon train depuis la reprise de pouvoir des talibans. Sara, elle, vendait des bikinis.

« Maintenant, c’est une vie dans laquelle je vais devoir me battre pour mes droits qui m’attend. »

Avec l’Agence France-Presse



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