En un combat douteux

Des soldats  canadiens  descendent  de l’arrière  d’un hélicoptère CH-47D Chinook dans le cadre d’un balayage de villages au sud-ouest de la ville de Kandahar, le 26 mars 2010, à Khenjakak, en Afghanistan. Une force de 1000 soldats a mené  une opération de six jours pour découvrir que des villageois avaient déjà expulsé les talibans de la région.
Murray Brewster La Presse canadienne Des soldats canadiens descendent de l’arrière d’un hélicoptère CH-47D Chinook dans le cadre d’un balayage de villages au sud-ouest de la ville de Kandahar, le 26 mars 2010, à Khenjakak, en Afghanistan. Une force de 1000 soldats a mené une opération de six jours pour découvrir que des villageois avaient déjà expulsé les talibans de la région.

La guerre, c’est la meilleure manière de se faire mal, très, très mal, et de tout briser. Le Dr Marc Dauphin en sait quelque chose.

En 2009, l’urgentologue québécois, major réserviste de l’armée canadienne depuis ses études de médecine dans les années 1970, a accepté d’aller soigner les soldats de la guerre en Afghanistan. Il a passé une année environ au centre hospitalier militaire américain de Landsthul, dans le sud de l’Allemagne, où il recevait les soldats blessés devant être stabilisés puis rapatriés en Amérique du Nord. Il a ensuite dirigé comme officier commandant l’hôpital militaire international de Kandahar.

« J’ai été six mois à la tête de cet hôpital, explique le Dr Dauphin, alors intégré dans l’armée régulière au rang de capitaine. Ces six mois ont drainé l’énergie de deux ou trois ans. Imaginez de gros, gros quarts de travail à l’urgence qui s’enchaînent sans arrêt. Ça a été comme ça 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pendant six mois. »

L’intensification des combats pendant ce sinistre semestre a amplifié le besoin de soins « de manière exponentielle ». Le médecin-chef du Canada a affirmé qu’en juillet et août 2009, au plus fort de la guerre qui fait mal, très, très mal, l’hôpital de Kandahar était devenu le centre de trauma le plus sollicité de la planète.

Les blessures provenaient des armes très puissantes ou des bombes piégeant les convois. « J’avais beaucoup d’expérience comme urgentologue. J’en avais vu, des traumatismes. Mais une semaine après mon arrivée, j’écrivais à mon épouse que je n’avais jamais rien vu de semblable. Et pourtant, c’était une période tranquille par rapport à ce qui allait suivre ! »

Saigon, bis

Cette guerre justifiée par les attentats du 11 septembre 2001 contre les États-Unis s’achève maintenant dans un fiasco total, avec des images terribles d’Afghans et d’étrangers agglutinés aux avions de l’aéroport de Kaboul dans l’espoir d’en sortir. Les médias du monde entier ont tracé le parallèle avec l’humiliante chute désordonnée de Saigon en 1975.

Cette fin tragique et chaotique ébranle particulièrement les vétérans de la mission de l’OTAN. La participation canadienne consentie entre 2001 et 2014 a monopolisé 40 000 membres des forces armées nationales, fait 165 morts canadiens (158 soldats et 7 civils), plus de 2000 blessés et des milliers de post-traumatisés.

Les langues et les claviers se délient. Les groupes de discussion des anciens militaires sur les réseaux sociaux et les entrevues menées par les médias, ici comme ailleurs, se remplissent de commentaires parfois très sévères à l’endroit des décisions politiques.

« Les hommes de ma génération ont été habitués à manifester leurs émotions via un seul conduit : la colère, dit franchement le Dr Dauphin. J’ai donc réagi par la colère en voyant la chute de Kaboul. Ensuite, j’ai creusé un peu et j’ai admis que j’avais beaucoup de colère envers une personne : George W. Bush. »

Le docteur ne reproche pas au président l’engagement en Afghanistan. Il juge que cette entrée en guerre était « légitime et juste du point de vue moral » puisque les talibans avaient abrité l’organisation al-Qaïda, responsable des attaques du 11 Septembre. « Mais Bush avait promis de reconstruire le pays, ajoute-t-il. Après un an, le président a retiré ses troupes et engagé la guerre en Irak. Ce merdier a empêché de faire le travail nécessaire en Afghanistan. »

Les Canadiens ont donc pris le relais avec des moyens limités à Kandahar, ancienne capitale talibane susceptible de le redevenir. Le docteur ajoute qu’il éprouve « énormément de chagrin pour le peuple afghan », surtout pour les femmes et les jeunes filles. « Ce qu’elles vont vivre dans les prochains mois, les prochaines années, sera terrible, dit-il. Les Afghans, les Afghanes, vont perdre tous les droits que nous avons “permis” d’instaurer. Je mets “permis” entre guillemets. »

Détruire, construire

Le retour au pouvoir des talibans théocratiques et ultraviolents montre indéniablement que la tentative de construction d’une démocratie a échoué, là comme en Irak. Beaucoup de vétérans mettent tout de même l’accent sur les réussites de cette construction plutôt que sur la destruction en cours. Cette perspective humanitaire revient comme un leitmotiv dans les entrevues des anciens soldats et de leurs alliés.

Fred Gamache est du nombre. Travailleur en communications, il est collabore avec la fondation Le Balancier – The Pandulum, qui travaille notamment à la prévention du suicide chez les militaires. Il anime aussi le balado Des vets le soir, prolongement médiatique de la fondation. Il se présente comme O.C, soit « un osti de civil », c’est-à-dire un civil qui aurait dû être un militaire.

« Les vétérans éprouvent de la rage en voyant que leur travail en Afghanistan s’effondre, dit-il. L’impression générale est que le gouvernement n’a pas fait sa job. Les politiciens ont encore misé sur leur réélection au lieu de faire la bonne job. »

Laquelle ? Mieux préparer le retrait des troupes ? « Non, dit M. Gamache. Ne pas faire de retrait. Quand on arrive quelque part et qu’on se retrouve dans un choc de civilisations, si on se retire, nos valeurs se retirent en même temps. Un changement comme celui en marche s’opère sur des dizaines d’années. Pas en dix ans, pas en vingt ans. »

Il reproche d’ailleurs aux médias de présenter la chute de Kaboul comme un échec. « Ce n’est pas un échec, dit-il. Il y a eu de grands changements. Des milliers, sinon des millions de personnes ont été sauvées. Aujourd’hui, les talibans font le tour des maisons, tuent des gens, violent des fillettes et des femmes. Ça, c’est à cause du retrait des Occidentaux. »

L’idée que cette guerre n’a servi qu’à « tuer des gens et à briser des affaires », selon la définition classique des écoles militaires (« to kill people and break things »), fait aussi tiquer Maxime Gabauriau, caporal à la retraite qui a servi comme opérateur radio à Kandahar en 2006.

« Je le répète depuis 15 ans : la population canadienne se trompe sur notre rôle en Afghanistan, dit M. Gabauriau, joint sur l’île de Vancouver où il s’est retiré depuis 2014. On n’était pas juste là pour tuer des gens. C’est pas ça pantoute. On était là pour aller construire un pays plus juste. On a amélioré les conditions de vie en général, surtout celle des enfants et des jeunes filles, en particulier, par exemple en construisant et en reconstruisant des écoles. »

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« Bullshit »

Un autre vétéran, Martin Forgues, s’insurge contre cette lecture d’une sorte de trahison de la mission civilisatrice.

« Moi, sur place, j’ai fini par constater que tout le beau discours disant qu’on allait aider les petites filles à aller à l’école, c’était de la grosse bullshit, dit-il. Oui, bien sûr, on a construit des écoles. Mais ce n’était pas l’objectif principal. Les grands objectifs politiques allaient bien au-delà de cette nécessité d’aider les gens concrètement. J’étais aux premières loges pour constater par exemple que les contrats de construction donnés à des entrepreneurs locaux ont profité à d’anciens chefs de guerre qui avaient du sang sur les mains. »

Des rapports estiment que la moitié de l’aide à l’Afghanistan a été détournée au profit des talibans.

La mission afghane de Martin Forgues s’est étendue de juillet 2007 à février 2008. Son groupe assurait la sécurité de gens importants », dit-il, en précisant que le plus jeune collègue dans sa section venait d’avoir 19 ans. « La plupart de ceux qui ont servi là, ce sont des millénariaux. On l’oublie souvent. La dernière génération canadienne à avoir servi en conflit date de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre de Corée. »

M. Forgues avait servi en Bosnie auparavant, en 2002, comme caporal-chef d’infanterie. Il a quitté l’armée. Il est maintenant journaliste, documentariste, essayiste. Il a développé sa large perspective critique dans L’afghanicide. Cette guerre qu’on ne voulait pas gagner (VLB, 2014).

« J’ai à peu de chose près prédit ce qui se passe maintenant. Ça fait longtemps que j’ai fait mon deuil de croire qu’on allait sauver l’Afghanistan. […] En plus, les talibans représentent l’aboutissement d’une réaction en chaîne commencée à la fin des années 1970. Il y a une hypocrisie là-dedans qui me met assez hors de moi. »

Martin Forgues est co-porte-parole de la campagne pacifiste du coquelicot blanc depuis trois ans. « Beaucoup de vétérans sont antiguerre, dit-il. Aura-t-on pour autant une prise de conscience du caractère extrêmement sale de cette guerre en particulier et de la guerre en général ? »

SPT

L’ex-caporal continue les traitements pour contrôler son stress post-traumatique. Le Dr Marc Dauphin souffre du même mal, qu’il ne s’est pas autodiagnostiqué.

« Un médecin qui se soigne soi-même a un imbécile pour patient et un con comme soignant, résume-t-il en toussant un peu, autre séquelle de l’année passée à respirer le sable afghan. J’ai souffert, et j’ai mis du temps à l’accepter. On m’a accolé le diagnostic de syndrome post-traumatique. Je l’ai refusé pendant très longtemps. J’estimais ne pas avoir été blessé. Mais je l’étais à cause de trop d’adrénaline et trop de cortisone générées pendant trop longtemps. »

Il n’a pas été capable de pratiquer la médecine à son retour au pays. On lui a confié des tâches administratives en santé.

Il s’est mis à l’écriture lui aussi pour témoigner et pour sa propre psychanalyse, on l’imagine. Il a raconté son expérience afghane dans Médecin de guerre (Éditions de l’Homme, 2014). Il a aussi publié avec sa femme germanophone, Christine Gauthier, Plus jamais la guerre, trois volumes racontant l’aventure d’une famille allemande pendant le second conflit mondial. La guerre fait mal, très, très mal, partout depuis très longtemps…

La mort en face

Au plus fort de l’occupation, les forces de l’OTAN entretenaient quelque 130 000 soldats en Afghanistan. Les États-Unis ont dépensé au moins 778 milliards (selon le Pentagone), et peut-être plus de 2000 milliards de dollars américains, dans cette guerre, la plus longue de leur histoire militaire pourtant surchargée. Environ 2000 soldats américains y ont perdu la vie, des milliers d’autres en sont revenus estropiés. Puis, le conflit a entraîné la mort d’au moins 65 000 civils afghans. La mission canadienne était concentrée à Kandahar, capitale de l’Émirat islamique d’Afghanistan sous contrôle des talibans de 1996 à 2001. La phase la plus dangereuse de l’occupation étrangère a duré de 2006 à 2011, alors que se déroulait une vaste opération contre-insurrectionnelle. Les Canadiens ont aussi dirigé des programmes de reconstruction dans la province de Kandahar pour gagner la confiance des Afghans, aider la population (surtout les femmes) et soutenir les antennes gouvernementales afghanes.

 

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