Najaf à feu et à sang

Bagdad — De sanglants combats ont opposé hier, pour la deuxième journée consécutive, les forces américaines aux miliciens de l'imam extrémiste chiite Moqtada al-Sadr dans plusieurs villes irakiennes. En moins de 48 heures, au moins 300 partisans de l'imam ont été tués à Najaf, selon l'armée américaine, et plusieurs dizaines d'autres ailleurs.

L'Armée du Mahdi a cependant contesté ces chiffres. Ahmed al-Shaibany, un collaborateur d'al-Sadr à Najaf, a affirmé que seulement neuf militants avaient été tués et 20 autres blessés dans la ville sainte.

Le gouverneur de Najaf, Adnan al-Zurufi, a lancé un ultimatum aux miliciens de l'imam radical, leur donnant 24 heures pour quitter la ville. «Nous croyons que la fin des opérations militaires dépend du départ des miliciens armés de Najaf», a-t-il dit aux journalistes.

«Nous exigeons qu'ils quittent la province aussi rapidement que possible. Je leur donne une dernière chance en leur accordant un délai de 24 heures à partir de maintenant, pour quitter la ville et laisser ses habitants vivre en paix.»

Les violences ont rarement été aussi meurtrières depuis la fin officielle de la guerre qui a vu l'éviction de Saddam Hussein l'an dernier: reprenant jeudi dans la ville sainte chiite de Najaf, elles se sont ensuite répandues comme une traînée de poudre dans plusieurs régions chiites du pays.

Alors que des hélicoptères américains pilonnaient hier des miliciens retranchés dans le cimetière de Najaf, près du tombeau de l'imam Ali, des affrontements opposaient les Américains aux insurgés irakiens au nord de Bagdad, à Samarra, où au moins deux personnes ont été tuées.

Dans le sud, des militaires italiens ont échangé des tirs avec des activistes qui ont attaqué leurs positions et un poste de police à Nasiriya, selon un porte-parole de l'armée italienne. À Amarah, des membres de la milice de Moqtada al-Sadr se sont emparés de quatre postes de police, selon des témoins. Les tensions étaient également fortes à Bassora (sud), où des soldats britanniques ont affronté jeudi des membres de l'armée du Mahdi.

Ces affrontements font craindre une reprise de grande ampleur de la vaste insurrection lancée en avril par la milice d'al-Sadr, l'armée du Mahdi. L'affrontement n'avait pris fin qu'en juin, avec une série de trêves négociées par des responsables politiques et religieux. «Nous estimons que nous avons tué 300 éléments anti-Irakiens au cours des deux derniers jours de combats», a affirmé une porte-parole de l'armée américaine, le capitaine Carrie Batson. Trois soldats américains ont été tués et 12 autres blessés lors des combats à Najaf, a ajouté la porte-parole.

Le gouverneur de la ville, Adnan al-Zurufi, a affirmé pour sa part que 400 membres de la milice de Moqtada al-Sadr avaient été tués et que plus d'un millier avaient été arrêtés. Moqtada al-Sadr a accusé les États-Unis d'être responsables de toutes ces violences. Le gouvernement provisoire avait appelé l'Amérique «notre partenaire», a-t-il affirmé dans un sermon lu par un de ses proches à la mosquée de Koufa, ville jumelle de Najaf. «Je dis que l'Amérique est notre ennemie et l'ennemie du peuple, et nous n'accepterons pas son association.»

Des collaborateurs de Moqtada al-Sadr ont toutefois lancé hier un nouvel appel au cessez-le-feu, demandant le concours des Nations unies et du gouvernement provisoire irakien pour faire cesser les violences. «Nous demandons au gouvernement [irakien], qui a annoncé qu'il était souverain, d'intervenir pour arrêter les attaques américaines», a déclaré Mahmoud al-Soudani, un porte-parole d'Al-Sadr à Bagdad.

«Équipes d'assassins».

Sadr City, vaste faubourg populaire de Bagdad, campe sur le pied de guerre. De lourdes volutes de fumée noire s'élèvent sur les carrefours. Toute la nuit de jeudi à hier, face aux blindés américains, les combattants de l'Armée du Madhi ont monté une garde vigilante, dormant par quarts, à même le sol, au coin d'une rue, sous l'auvent d'une échoppe. Dès l'aube, hier, les traits tirés par le sommeil, ils reprenaient le guet, serrés autour de leur émir, ravivant les brasiers, enflammant de vieux pneus, dérisoires barricades jetées en travers des avenues. Dans le dédale des venelles jouxtant les axes principaux, les volontaires se pressent. Troupe de circonstance assemblée à la hâte. Chômeurs, manoeuvres, journaliers en guenilles, souvent nu-pieds, le visage ceint de leurs keffiehs, adolescents et vieillards ont répondu à l'exhortation des muezzins, prêts à faire barrage de leur corps aux forces de la coalition. Certains ne portent qu'un simple pistolet. Tous ont la volonté d'en découdre. Les partisans du jeune imam rebelle, Moqtada al-Sadr, montrent plus de courage que d'érudition militaire.

«Les Américains ont une armée très puissante», reconnaît Abou Mountather, le chef d'une petite phalange embusquée non loin du carrefour 56, face aux chars qui protègent les bâtiments du conseil municipal. Ses hommes disposent, pour tout armement lourd, d'une poignée de roquettes. «Mais nous combattons avec notre coeur. Dieu est avec nous. Notre avenir est dans l'Au-delà. Les Américains se battent avec le diable et sont attachés à cette vie.» Stratégie que résume le bilan des affrontements de la veille: 19 tués et 111 blessés dans les rangs des insurgés, selon le ministère irakien de la Santé. Abou Mountather n'en a cure et ne veut relever que les succès de sa milice. «Si les Américains entrent plus avant dans notre quartier, ils le payeront de leur sang. Mais nous voulons les contenir sur ces avenues, même si cela nous coûte cher, car le rôle de notre armée, c'est de protéger la population de Sadr City, de défendre les civils, nos familles. Nous n'avons pas décidé de rompre la trêve signée au mois de juin par Moqtada al-Sadr. C'est l'occupant qui a déclenché les hostilités. Le quartier était calme. Nous avions établi une bonne coopération avec la police et les soldats de la Garde nationale.»

Une opération des Forces spéciales américaines, menée jeudi en fin d'après-midi, semble avoir mis le feu aux poudres. Selon plusieurs témoignages, une colonne de blindés, survolée par des hélicoptères, a fait irruption dans le souk d'al-Djamila. Derrière les soldats réguliers, deux véhicules tous terrains, Hyundai et Toyota, sans plaques minéralogiques, bourrés d'hommes armés, en pantalons de treillis, gilets pare-balles et casquettes sur le crâne. Le commando se serait attaqué à la voiture d'un haut responsable de la milice chiite, Sayed Hussein, dit «Abou Ali», bras droit du chef militaire de l'Armée du Madhi. Il a été abattu avec trois de ses gardes du corps au cours d'un bref échange de tirs. Sa fille, touchée par une balle en pleine tête, a été transportée à l'hôpital dans un état critique. «Les Américains comme les Israéliens en Palestine utilisent des équipes d'assassins pour liquider nos dirigeants», accusent les combattants, que l'incident a rendus extrêmement nerveux.

Depuis, des patrouilles d'hommes masqués sillonnent Sadr City à bord de Mercedes et de BMW, interceptant sans ménagements tout étranger au quartier avant de l'emmener manu militari devant un ayatollah, seul habilité à décider de son sort. «Nous devons prendre des précautions car les Américains nous recherchent pour nous assassiner et ils utilisent des espions», s'excuse Sayed Abou Moustapha, qui préfère ne pas utiliser son vrai nom. Cet ayatollah, très proche de Moqtada al-Sadr, est pourtant un des représentants officiels du chef rebelle à Bagdad. Il a renoncé à mener la grande prière du vendredi dans sa mosquée et se cache dans les bureaux d'une entreprise de transports. «Cette offensive est une décision coordonnée entre l'occupant et le gouvernement illégitime d'Iyad Allaoui. Ils disent vouloir en finir avec les milices, mais arment celles des partis kurdes et du mouvement d'Ahmed Chalabi, les Brigades al-Badr du Conseil suprême pour la révolution islamique et tous ceux qui acceptent d'être les valets de l'occupant», affirme-t-il.

Sayed Abou Moustapha poursuit: «Ils veulent détruire l'Armée du Madhi parce que nous défendons les pauvres, l'Irak et l'Islam. Nous refusons de nous agenouiller pour les dollars des Américains. Nous exigeons la tenue d'élections libres. Mais nous n'avons pas rompu la trêve, n'avons pas encore appelé à l'insurrection générale. Les prochains jours seront déterminants. Si les Américains ne nous laissent le choix qu'entre l'honneur et la servitude, nous choisirons l'honneur. Et ils apprendront ce que veut dire pour nous le sens du sacrifice.»