Sévices à la prison d'Abou Ghraïb: la thèse officielle est mise à mal au procès de Lynndie England

Washington — Petite, charnue, cheveux courts, teint pâle, air renfrogné: sept mois de grossesse et de mise aux arrêts ont changé Lynndie England. La jeune femme de 21 ans n'a plus cet air de collégienne irresponsable et sadique qu'on a découverte sur quelques clichés désormais célèbres pris dans la prison irakienne d'Abou Ghraïb: Lynndie tenant un Irakien en laisse; Lynndie souriant comme si c'était Noël devant une pile de corps nus; Lynndie cigarette au bec, montrant du doigt le sexe d'un autre détenu.

Elle affiche aujourd'hui un air buté, dénué de toute émotion. Cette semaine, elle comparaissait devant une chambre d'accusation composée de juges militaires à Fort Bragg en Caroline du Nord. Ceux-ci doivent déterminer s'il y a lieu de la traduire en cour martiale. Si c'est le cas, elle risque jusqu'à 38 ans de prison.

Pour sa défense, les avocats d'England clament que la jeune soldate agissait sous ordres, et suggèrent que les renseignements militaires encourageaient les sévices. Son avocat, Rick Hernandez, tente de mouiller sa hiérarchie, jusqu'à de hauts niveaux: il a demandé hier à ce que soient appelés à la barre, comme témoins, les généraux Janis Karpinski (alors chargée de la prison) et Ricardo Sanchez (qui commandait les forces américaines en Irak).

Plusieurs témoins, des soldats qui ont côtoyé England à Abou Ghraïb ou des membres du renseignement militaire, ont été entendus cette semaine. Certains ont dressé le portrait d'une jeune femme sous l'influence de son petit ami, Charles Graner, ce caporal qui semble avoir joué, dans les séances de torture à Abou Ghraïb, le rôle de chef d'orchestre. Assistante administrative de la police militaire, elle disparaissait la nuit de ses quartiers pour rejoindre son amant. Graner, un homme divorcé et père de deux enfants, était chargé de la surveillance des prisonniers. Il est le père de l'enfant que porte Lynndie.

Responsable de l'enquête sur les sévices, Paul Arthur a raconté que lorsqu'il a interrogé England, trois mois avant que les photos ne deviennent publiques, celle-ci s'était justifiée en déclarant «qu'on s'amusait juste, pendant la garde de nuit». Mais certains témoins ont également mis en cause le rôle des services de renseignement militaires, qui étaient chargés des interrogatoires à Abou Ghraïb. Le capitaine Brent Fitch a ainsi affirmé avoir vu une photographie montrant trois agents des renseignements militaires en train de pratiquer des sévices sur un détenu.

Un spécialiste du renseignement, Israël Rivera, a reconnu qu'il avait assisté à une séance au cours de laquelle des prisonniers étaient contraints par leurs gardes de ramper nus. Le dégoût qu'il affirme avoir ressenti ne l'a pas pour autant poussé à signaler ces sévices. Son témoignage dément en tout cas la thèse officielle, selon laquelle ceux-ci n'auraient été le fait que d'une demi-douzaine de gardes dégénérés, une poignée de brebis galeuses.

Appelée à témoigner par téléphone, Carolyn Wood, 34 ans, la capitaine qui était responsable du renseignement militaire à Abou Ghraïb, n'avait pas parlé en public depuis que le scandale a éclaté. Elle a réfuté les accusation d'England, affirmant que les abus sexuels étaient réprouvés par ses service. Elle a cité l'exemple de deux de ses hommes, qui avaient été mutés pour avoir forcé un prisonnier à se mettre en slip. Elle a reconnu en revanche que le général qui commandait alors la base navale de Guantanamo, à Cuba, Geoffrey Miller, avait encouragé les renseignements militaires à travailler étroitement avec les gardes de la police militaire pour obtenir des informations des détenus.

Le témoignage de Wood est en contradiction avec le rapport du CICR (Comité International de la Croix rouge), qui accuse les renseignements militaires d'avoir eu recours systématiquement à Abou Ghraïb à des pressions physiques et psychologiques, en violation des Conventions de Genève protégeant les prisonniers.