Plus de 800 personnes arrêtées dans un coup de filet international contre le crime organisé

Baptisée «Bouclier de Troie» , cette opération internationale impulsée par le FBI et l’Australie a permis de mettre la main au collet de plus de 800 personnes liées au crime organisé.
Photo: Patrick T. Fallon Agence France-Presse Baptisée «Bouclier de Troie» , cette opération internationale impulsée par le FBI et l’Australie a permis de mettre la main au collet de plus de 800 personnes liées au crime organisé.

Plus de 800 personnes ont été arrêtées lors d’un gigantesque coup de filet international contre le crime organisé, après le décryptage de communications entre malfaiteurs qui avaient utilisé sans le savoir des téléphones fournis par le FBI, la police fédérale américaine.

Le FBI, l’agence européenne de police Europol et plusieurs capitales ont révélé mardi que des milliers de téléphones censés permettre aux criminels de passer inaperçus pour organiser leur trafic de drogue, d’armes ou même des projets d’assassinats avaient été disséminés au sein de la mafia, de syndicats du crime asiatiques, de cartels de la drogue ou encore de gangs de motards hors-la-loi.

Baptisée Bouclier de Troie, cette opération internationale impulsée par le FBI et l’Australie reposait sur un appareil appelé « ANOM », qui a été fourni dans plus de 100 pays à des malfaiteurs qui l’utilisaient pour communiquer, sans se douter que les polices de 16 pays étaient aussi destinataires des 27 millions de messages qu’ils ont envoyés au total.

« Ces informations ont débouché au cours de la semaine dernière sur des centaines d’opérations policières dans le monde, de la Nouvelle-Zélande à l’Australie en passant par l’Europe et les États-Unis, avec des résultats impressionnants », a indiqué mardi Jean-Philippe Lecouffe, directeur adjoint des opérations à Europol, basé à La Haye (Pays-Bas).

« Plus de 800 arrestations, plus de 700 lieux perquisitionnés, plus de huit tonnes de cocaïne », a-t-il énuméré.

La police a également saisi 22 tonnes de cannabis, deux tonnes de méthamphétamine, 250 armes à feu, 55 véhicules de luxe et plus de 48 millions de dollars en diverses devises et cryptomonnaies, a précisé Europol.

Outre les arrestations et l’interception de cargaisons de drogue et d’armes, « plus de 100 menaces mortelles ont été déjouées » grâce à cette opération, a expliqué un directeur adjoint du FBI, Calvin Shivers. « Les résultats sont stupéfiants. »

« Vide sur le marché »

Rien qu’en Australie, plus de 200 personnes ont été inculpées dans cette enquête qui, selon le premier ministre Scott Morrison, « a infligé un dur coup au crime organisé dans ce pays et qui aura un écho dans le monde entier ».

Autre pays principalement concerné, la Suède a déclaré avoir arrêté 155 personnes, dont cinq en Espagne. Les autorités ont pu repérer plus de 600 suspects, empêchant « plus de 10 meurtres planifiés en Suède ».

La Finlande voisine a annoncé une centaine d’arrestations, une grosse saisie de mitrailleuses et de 500 kilos de drogue, d’armes et d’argent liquide, ainsi que la découverte d’un atelier d’impression 3D fabriquant des pièces d’armes à feu. En Norvège, sept arrestations ont eu lieu.

L’Allemagne a interpellé 70 suspects, les Pays-Bas 49 et la Nouvelle-Zélande 35.

Les États-Unis ont inculpé 17 administrateurs ou distributeurs des appareils ANOM, tous des ressortissants étrangers, dont 8 ont été arrêtés. Les autorités américaines n’ont pas fait part d’arrestations dans le pays. « L’enquête continue », ont-elles toutefois assuré.

À l’origine de Bouclier de Troie figurent l’infiltration par le FBI de Phantom Secure, un autre système de communications cryptées, et le démantèlement au cours des deux dernières années de deux autres, Sky Global et Encrochat.

« La fermeture de ces deux plateformes […] a créé un vide sur le marché des communications cryptées », a expliqué mardi la police néo-zélandaise.

Pour combler ce vide, « le FBI a opéré son propre système d’appareils cryptés, baptisé “ANOM”  ». Cela lui a permis de « retourner la situation » contre les criminels, a expliqué M. Shivers. « Nous avons pu voir des photos de centaines de tonnes de cocaïne dissimulées dans des cargaisons de fruits. »

Selon des documents judiciaires américains déclassifiés, le FBI a travaillé avec des personnes connaissant ces milieux pour développer et distribuer les appareils ANOM par l’entremise du réseau Phantom Secure en disséminant 50 téléphones, principalement en Australie.

Pas de courriels, pas d’appels, pas de services GPS… Ces appareils ne permettaient vraisemblablement que d’envoyer des messages, et uniquement à d’autres appareils ANOM.

11 800 téléphones

Ils ne pouvaient s’acheter que sur le marché noir, pour environ 2000 dollars, et il fallait avoir un code transmis par un autre utilisateur d’ANOM.

« Nous ne les avons pas distribués, ce sont les gens qui sont venus à nous pour chercher ces appareils », a déclaré M. Shivers.

« Un criminel devait connaître un autre criminel pour obtenir ce matériel », a expliqué la police australienne dans un communiqué. Celle-ci s’est appuyée sur des gens ayant de l’influence dans le milieu — y compris un baron de la drogue en cavale en Turquie — pour disséminer ces téléphones.

« Les appareils ont circulé et leur popularité a grandi parmi les criminels, qui avaient confiance dans la légitimité de l’application, car de grandes figures du crime organisé se portaient garantes de son intégrité », a poursuivi la police.

« Les criminels ont estimé que le système était sécurisé et le promouvaient entre eux comme la plateforme qu’il fallait utiliser […] Rien n’aurait pu être plus éloigné de la réalité », a précisé la police néerlandaise.

Au total, 11 800 appareils ont été distribués sur tous les continents, les pays en ayant reçu le plus étant l’Australie, l’Espagne, l’Allemagne et les Pays-Bas.

Cette infiltration a été éventée en mars quand un blogueur a décrit en détail les failles de sécurité d’ANOM, présenté comme un dispositif lié à l’Australie, aux États-Unis et aux autres membres (Canada, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni) de l’alliance de services de renseignement FiveEyes.

Le site Internet d’ANOM était indisponible mardi. Un message des autorités indiquait que le « domaine a été saisi ».

Avec Andrew Beatty à Sydney

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