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Au-delà des mythes - Les États-Unis, c'est la gauche!

Grand amateur de guitare, John Kerry a gratté quelques notes, jeudi, à Jefferson City, dans le Missouri où il était en tournée.
Photo: Agence Reuters Grand amateur de guitare, John Kerry a gratté quelques notes, jeudi, à Jefferson City, dans le Missouri où il était en tournée.

Dans les deux dernières décennies, le conservatisme aux États-Unis n'a cessé de gagner du terrain. Au point où l'expression liberal — «de gauche» en anglais — est devenue une insulte susceptible de coûter le pouvoir à ceux qui s'y risquent. Même le candidat à la présidence Howard Dean hésitait à se proclamer ouvertement liberal, une timidité que le cinéaste Michael Moore lui avait reprochée l'hiver dernier, pendant les primaires. C'est, entre autres, pour cette raison que Moore lui avait préféré le général Wesley Clark qui, lui, n'hésite pas à revendiquer l'étiquette, «même à la télévision».

Cette honte de soi de la gauche américaine doit cesser, affirment maintenant en choeur plusieurs intellectuels et anciens hommes politiques démocrates, à l'approche de l'élection fatidique du 2 novembre 2004. Il s'agit de George McGovern, candidat démocrate à la présidence de 1972 contre Nixon, de Robert Reich, ancien secrétaire au Travail de Bill Clinton, et de Mario Cuomo, ancien gouverneur de l'État de New York. Trois personnages qui viennent chacun de publier des essais tentant de ranimer la flamme de gauche.

Nation conservatrice?

John Kerry, lors de son discours d'acceptation qui clôtura la convention démocrate de la semaine dernière, s'est senti obligé d'affirmer que «notre drapeau n'appartient à aucun président, à aucune idéologie et à aucun parti politique. Il appartient au peuple américain», phrase qui en dit long sur le succès des conservateurs américains à faire s'équivaloir identité américaine et conservatisme. Même qu'un des essais politiques qui se sont le plus vendus ces dernières années est Treason, un pamphlet virulent de la commentatrice politique de droite Ann Coulter. Le titre dit tout: selon elle, en substance, les intellectuels de gauche trahissent les États-Unis et leurs traditions. L'Amérique serait essentiellement de droite.

Le thème n'est pas nouveau, bien qu'il se présente différemment. Le célèbre sociologue Werner Sombart, en 1906, avait tenté de répondre à une question de taille: «Pourquoi n'y a-t-il pas de socialisme aux États-Unis?» Sa réponse? Il faisait ressortir une demi-douzaine de facteurs ayant joué contre le socialisme: une mobilité sociale radicale, une grande diversité ethnique dès la fondation; pas de passé féodal; des frontières ouvertes et beaucoup de territoire; enfin, le sociologue soulignait que le suffrage universel avait été acquis très tôt.

Toutes choses, disait Sombart, qui rendaient les Américains naturellement méfiants à l'égard des solutions étatiques. Aux problèmes collectifs, comme Tocqueville l'avait aussi fait remarquer, les Étatsuniens ont développé le réflexe de passer par des associations, ce qu'on appellerait, dans le jargon d'aujourd'hui, la «société civile».

Gauche au plancher

Mais revenons à aujourd'hui, où les démocrates ne contrôlent plus aucune «branche» du pouvoir aux États-Unis. Où le dernier projet démocrate à saveur sociale, celui des Clinton d'instaurer une assurance maladie, a été rejeté durement. Ce président démocrate a en fait gouverné passablement au centre-droite, notamment lorsqu'il sabra la sécurité sociale, fait remarquer George McGovern, maintenant octogénaire, dans son essai The Essential America, Our Founders and the Liberal Tradition.

La gauche est au plancher aujourd'hui, mais selon l'ancien candidat démocrate, tout cela est fondé sur un grand oubli: les Américains qui se disent «hostiles au libéralisme ne savent tout simplement pas quel est le réel bilan de cette philosophie dans ce pays». Il n'y a peut-être jamais eu de socialisme américain ailleurs que dans les marges, mais «les solutions de gauche n'ont pas manqué», insiste McGovern. «À peu près tous les mouvements qui ont fait progresser ce pays ont proposé des avenues qui ont d'abord été rejetées par les conservateurs et par la suite, ces solutions ont souvent été acceptées par eux.» Il cite: «le «medicare» [forme d'assurance maladie], la sécurité sociale, l'électrification rurale, les droits civils, l'aide à l'éducation, les mouvements de protection de l'environnement, les mesures de garantie de prêts bancaires, et la liste est plus longue encore».

La thèse de McGovern est que le libéralisme remonte tout droit aux pères fondateurs des États-Unis, qu'elle traverse l'histoire des États-Unis et qu'il faut cesser d'en avoir honte. McGovern refuse toutefois d'affirmer que le conservatisme n'est pas américain. Non, il estime même que la dialectique entre le libéralisme et le conservatisme est féconde: «Cette tension créatrice, c'est le génie de notre système politique», dit celui qui se revendique des Jefferson, Jackson, Woodrow Wilson et Roosevelt.

L'essai de Mario Cumo, Why Lincoln Matters, Today More Than Ever, lui, rappelle à quel point Lincoln, pourtant fondateur du Parti républicain, a eu des positions qui rejoignent celle des liberal d'aujourd'hui. Cuomo imagine même un discours au Congrès de 2004 qu'aurait pu prononcer Lincoln, où il aurait refusé la guerre préventive, les baisses de taxes, etc., bref, tout le programme de Bush.

Rad-Con c. trad-cons

Au reste, les conservateurs sont-ils toujours les mêmes? Pas selon Robert Reich. «Ils sont devenus des radicaux-conservateurs, ou des rad-cons, si vous préférez», lance-t-il dans son essai intitulé Reason, qui constitue en soi une réplique à celui d'Ann Coulter. Pour Reich, les rad-cons, dont font partie le président Bush et son entourage, sont plus idéologiques que leurs ancêtres conservateurs traditionnels — ou trad-cons — dans leurs ambitions sociales.

Les rad-cons ne se préoccupent pas tellement du déficit de l'État, car ils baissent les taxes en temps de guerre; aussi, ils méprisent la prudence et les «précédents» (dans un sens juridique) et ils ont perdu le sens de la civilité du débat (Treason, encore). «Lorsqu'ils discutent, ils cherchent à assassiner.»

Robert Reich plaide donc pour qu'on retrouve les voix de la raison, de la logique, du bon sens, de la solidarité. Il affirme — un peu comme McGovern — mais chiffres d'un sondage à l'appui, que l'étiquette liberal a peut-être mauvaise presse, mais que si l'on demande aux Américains de prendre position dans plusieurs domaines, ils s'avèrent de façon surprenante liberal. C'est une sorte de nouvelle majorité silencieuse: 66 % d'entre eux seraient prêts à payer plus de taxes pour les écoles défavorisées, 80 % considèrent que les grandes entreprises ont trop de pouvoir. Reich affirme qu'une majorité d'Américains préféreraient que l'État s'intéresse à la moralité dans les boardrooms plutôt que dans les bedrooms; bref, qu'ils suivent ce qui se passe dans les grandes compagnies plutôt que dans les chambres à coucher.

Comment s'en sortir? demande Reich. En s'organisant de façon passionnée, «c'est ce que nos adversaires ont réussi». Mais rien n'est perdu, dit-il. «Au contraire, nous allons gagner.»