Afghanistan - Démocratie 101

Les participants à la session d’éducation civique de Mulla Badal ne veulent pas que des hommes armés leur disent pour qui ils doivent voter.
Photo: Les participants à la session d’éducation civique de Mulla Badal ne veulent pas que des hommes armés leur disent pour qui ils doivent voter.

L'Afghanistan, où notre journaliste a séjourné en juin et juillet, s'est imposé à notre conscience au lendemain du 11 septembre 2001. Des élections démocratiques prévues à l'automne et au printemps devraient permettre de dire si un cauchemar long de plusieurs décennies y prendra fin. Quatrième article d'une série de six.

Le décor et les costumes sont exotiques, mais les paroles pourraient sortir de la bouche de l'électeur occidental type. Said Sikander, Mohammed Aslan et Said Ishaq, trois gaillards affables, disent vouloir élire les bonnes personnes pour gouverner le pays. Quand ce sera fait, ils exigeront d'elles de meilleures écoles, de meilleures routes, bref le progrès sous toutes ses formes.

Ils se disent contents de s'être fait expliquer pendant deux heures, illustrations à l'appui, le b.a.-ba de la démocratie électorale sous les frondaisons dans leur village de Mulla Badal. L'hospitalité et la politesse font partie des nombreuses qualités des Afghans.

Comme 90 % de leurs compatriotes adultes, qui sont maintenant inscrits sur les listes électorales, on voit bien qu'ils n'avaient pas besoin de dessins pour comprendre que l'Afghanistan se portera mieux s'il embrasse la démocratie et la règle de droit.

Une petite phrase de Mohammed Aslan nous rappelle quand même que nous ne sommes ni à Kamouraska ni à Kamloops: «Nous voulons des élections libres, la liberté de parole, le libre exercice de nos droits. Nous ne voulons pas d'agression, nous ne voulons pas que les "commandants" régimentent nos vies.» A-t-il peur de la violence? «Absolument.»

Ce matin-là, dans son village du district de Pagman, dans la province de Kaboul, la présence de trois hommes lourdement armés est venue rappeler qu'un chef de guerre islamiste financé par l'argent saoudien, Abdurrab Rasul Sayyaf, essaie encore de faire la loi dans le secteur.

Après avoir connu un début poussif, le programme Désarmement, démobilisation et réhabilitation (DDR), mis en oeuvre par le Programme de développement des Nations unies (PNUD), a connu récemment une accélération, mais toutes les milices irrégulières du pays n'ont pas encore rendu leurs armes.

Les participants à la session d'éducation civique de Mulla Badal ne veulent pas que des hommes armés leur disent pour qui ils doivent voter. «De quelle démocratie pourrons-nous parler si, à la suite de l'intimidation, la même équipe demeure au pouvoir?», demande Barbara Reinhardus, employée canadienne de l'International Foundation for Election Systems (IFES) de Washington, qui organise ce genre de réunions dans la région de Kaboul.

Ce sont, entre autres, les risques d'intimidation des électeurs qui ont poussé les Nations unies et le gouvernement transitoire du président Hamid Karzaï à repousser les élections législatives jusqu'au printemps 2005. L'élection présidentielle aura lieu le 9 octobre, avec un retard de quatre mois par rapport à l'échéancier adopté en vertu de l'accord de Bonn (5 décembre 2001).

Décidé le 12 juillet après de laborieuses tractations entre l'ONU, les pays donateurs et le gouvernement transitoire du président Hamid Karzaï, ce report des législatives augmentera le coût des élections — un réel problème puisque les pays donateurs rechignent depuis des mois à décaisser la somme promise, soit un peu plus de un milliard si les deux rendez-vous avaient eu lieu à l'automne —, mais il devrait permettre d'organiser convenablement un exercice électoral plus complexe que le choix du chef de l'État.

«Il existe en Afghanistan au moins 133 organisations politiques plus ou moins assimilables à des partis, des anciens communistes aux djihadistes en passant par celles qui disent incarner la nouvelle démocratie. Certaines sont nationales, d'autres régionales ou locales, quelques-unes ethniques», fait remarquer Grant Kippen, un autre Canadien, directeur pour l'Afghanistan du National Democratic Institute (NDI), de Washington. Le NDI conseille les partis qui, pour participer aux élections, doivent s'enregistrer auprès du ministère de la Justice en présentant liste de membres, constitution et programme.

D'après la loi électorale, ces partis ne peuvent pas être «anti-islamiques». En revanche, une autre disposition de la loi écarte également ceux qui ont des liens avec les milices armées, ce qui exclut de facto plusieurs partis ouvertement islamistes.

Il y a quelques jours, l'ONU annonçait que 8,7 millions d'Afghans, dont 41 % de femmes, sur les quelque 9,8 millions de citoyens en âge de voter, s'étaient inscrits sur les listes, à la suite d'un bond prodigieux réalisé en deux semaines. Le chiffre de six millions, longtemps considéré comme le seuil minimal pour que des élections aient lieu, avait été atteint tout juste avant le 12 juillet.

L'inscription des électeurs, qui est volontaire, aura représenté une entreprise colossale. Depuis un peu plus de sept mois, des bureaux de districts ont été ouverts et des équipes mobiles ont sillonné le pays, armées des données préliminaires du premier recensement national à avoir été effectué depuis des décennies. Les noms des inscrits sont transmis à l'electoral coumpound, véritable camp retranché situé sur la route de Jelalabad dans la banlieue est de Kaboul, où 150 hommes et femmes parlant le dari et le pachtou mettent continuellement à jour une banque de données.

Des centaines de milliers de réfugiés vivant encore au Pakistan ou en Iran seront habilités à voter lors de l'élection présidentielle. Il s'agira du plus important vote de réfugiés de l'histoire. Ils n'auront toutefois pas le droit de voter aux législatives, à cause de la difficulté évidente d'établir leur circonscription électorale. On espère que le mouvement de retour se poursuivra d'ici là.

Les travailleurs électoraux ont été empêchés de se rendre dans certaines régions à risque du sud et de l'est du pays, malgré la protection assurée par 20 000 soldats, surtout américains. Par conséquent, les électeurs seront beaucoup moins nombreux dans la «ceinture pachtoune», sauf dans la province de Jalalabad.

Hamid Karzaï devra défendre son titre de président contre 22 rivaux, dont une femme médecin, Massouda Jallal, qui s'était déjà présentée contre lui lors de la loya jirga «d'urgence», réunie en juin 2002. Sa candidature avait alors soulevé l'ire de plusieurs dignitaires religieux ainsi que des seigneurs de la guerre enhardis par leur victoire encore récente contre le régime des talibans.

Karzaï, un Pachtoune, fera également face à l'actuel ministre de l'Éducation, le Tadjike Yunis Qanuni. Contre toute attente, Mohammad Fahim, ministre de la Défense et co-vice-président du pays, a décidé d'appuyer ce dernier contre le président sortant. Après la défection de Fahim, Karzaï a choisi à sa place comme «colistier» Ahmad Zia Masoud, le frère cadet d'Ahmad Shah Masoud, le légendaire chef de guerre tadjike assassiné en septembre 2001.

Au moins neuf travailleurs électoraux ont perdu la vie dans des attentats terroristes depuis la fin de 2003. D'autre part, la violence contre les expatriés à l'emploi de diverses ONG s'est accentuée depuis le début de juin, après toute une année passée sans qu'il y ait de victimes dans leurs rangs.

«On s'attend à ce que des groupes opposés à Karzaï et au processus électoral s'activent. En fait, on s'attendait à ce que les talibans s'activent encore plus tôt», note un diplomate occidental sous le couvert de l'anonymat.

Les forces de combat américano-britanniques, de même que la Force internationale d'assistance à la sécurité sous commandement de l'OTAN, ont annoncé récemment l'envoi de troupes additionnelles en vue de l'élection présidentielle. Pour sa part, la nouvelle armée nationale afghane devrait avoir porté ses effectifs de 13 500 hommes aujourd'hui à 16 000 le 9 octobre.

Ce reportage a été rendu possible grâce à une contribution de l'Agence canadienne de développement international.