Macron tourne la page du Rwanda

Jeudi, dans un discours d’à peine 15 minutes, le président Emmanuel Macron semble avoir mis un point final à cette guerre de tranchées qui déchirait la francophonie.
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse Jeudi, dans un discours d’à peine 15 minutes, le président Emmanuel Macron semble avoir mis un point final à cette guerre de tranchées qui déchirait la francophonie.

Dès cet été, un nouvel ambassadeur français sera nommé au Rwanda. Il n’y en avait pas eu depuis 2015, date de la rupture officielle des relations diplomatiques de la France avec ce pays phare de la francophonie au cœur de la région des Grands Lacs africains. En réalité, cela fait plus de 20 ans que le torchon brûle entre Kigali et Paris autour des causes et des responsabilités du génocide rwandais.

Jeudi, dans un discours d’à peine 15 minutes, le président Emmanuel Macron semble avoir mis un point final à cette guerre de tranchées qui déchirait la francophonie. Des mots pesés au trébuchet prononcés dans le mémorial du génocide qui a fait 800 000 morts, essentiellement des Tutsis.

Pour Emmanuel Macron, il ne fait pas de doute que « les tueurs qui hantaient les marais, les collines, les églises n’avaient pas le visage de la France. Elle n’a pas été complice. Le sang qui a coulé n’a pas déshonoré ses armes ni les mains de ses soldats, qui ont eux aussi vu de leurs yeux l’innommable, pansé des blessures et étouffé leurs larmes ».

Ce jugement n’empêche pas le président de reconnaître qu’« en voulant faire obstacle à un conflit régional ou à une guerre civile, elle [la France] restait de fait aux côtés d’un régime génocidaire. En ignorant les alertes des plus lucides observateurs, la France endossait alors une responsabilité accablante dans un engrenage qui a abouti au pire, alors même qu’elle cherchait précisément à l’éviter ».

Responsable, mais pas coupable. Si le discours a déçu les associations d’aide aux victimes du génocide, il semble avoir réconcilié dans un moment solennel à la fois les autorités rwandaises sous la férule du président Paul Kagame, et les acteurs de l’époque qui se sont félicités que la France récuse toute forme de complicité dans ce génocide. Ce qui faisait dire au magazine Jeune Afrique qu’« Emmanuel Macron s’est frayé plutôt habilement un chemin dans le champ de mines que constitue cette relation bilatérale à nulle autre pareille ».

Ces paroles avaient « plus de valeur que des excuses », a en effet déclaré Paul Kagame, qui n’a pourtant jamais manqué une occasion de descendre en flamme la France devant ses dizaines de milliers de partisans réunis au stade Amahoro de Kigali.

À l’opposé du spectre, les briscards de la Mitterrandie ont poliment applaudi un discours « courageux » qui reconnaît « une responsabilité collective dont la France prend sa part », celle de « ceux qui n’ont rien vu », a déclaré à l’AFP l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, qui était à l’époque du génocide secrétaire général de l’Élysée. À Paris, ni le Parti socialiste ni La France insoumise ni Les Républicains n’ont voulu rompre ce fragile consensus difficilement imaginable il y a deux ans à peine.

Un long processus

Cette réconciliation est en effet le fruit d’un long processus. Dès le début de son mandat, Emmanuel Macron avait repris le bâton de pèlerin deNicolas Sarkozy, qui était jusque-là le seul président français à avoir visité le Rwanda depuis le génocide, il y a 27 ans. Dès 2018, à la surprise générale, le nouveau président soutiendra la candidature de la Rwandaise Louise Mushikiwabo à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) en remplacement de la controversée Canadienne Michaëlle Jean. Un coup de dés destinés à monter que la France était prête à tendre la main au Rwanda.

L’année suivante, Emmanuel Macron nommera l’historien Vincent Duclert à la tête d’une commission afin d’examiner l’ensemble des archives françaises concernant le génocide des Tutsis. « Dans les dizaines de milliers d’archives consultées, il n’y a aucun document qui démontre un soutien de la France aux extrémistes hutus dans leur ciblage des Tutsis en tant que “race” à exterminer, a déclaré l’historien au quotidien Le Monde. La France ne s’est jamais associée à un tel programme, ni ne l’a voulu dans ses actes et ses discours. La France n’a pas non plus armé ni formé les milices qui allaient en premier lieu exécuter le génocide. Elle a cru former des soldats rwandais. »

Son rapport de 1200 pages conclut pourtant à une « responsabilité lourde et accablante » ainsi qu’à une dérive des institutions. Il met particulièrement en cause l’état-major présidentiel relevant directement de François Mitterrand (à un moment où celui-ci était très malade) qui considérait le Rwanda comme sa chasse gardée et un avant-poste francophone face àl’influence anglo-américaine. « La France ne comprend rien et elle poursuit une politique qui va à la catastrophe en dépit des efforts, comme les accords de paix et de partage du pouvoir », dit Duclert.

Dans les dizaines de milliers d’archives consultées, il n’y a aucun document qui démontre un soutien de la France aux extrémistes hutus dans leur ciblage des Tutsis en tant que “race” à exterminer

Loin de faire toute la lumière sur ces années noires, ce rapport écarte néanmoins la théorie d’un second génocide perpétré, celui-là, par les Tutsis de Kagame auquel François Mitterrand avait déjà fait allusion. La commission souligne les nombreuses mises en garde tant des services de sécurité de la DGSE que de certains militaires, face à la dérive possible du gouvernement hutu de Juvénal Habyarimana soutenu par la France.

En réponse au rapport Duclert, le Rwanda a commandé son propre rapport au cabinet américain Muse, qui est arrivé à des conclusions semblables. Ce réchauffement s’est enfin matérialisé par la visite de Paul Kagame à Paris il y a deux semaines à peine. Le président rwandais y a notamment eu des entretiens avec des militaires français qui étaient à l’époque critiques de la position de la France. Des rencontres destinées, dit-on, à calmer les appréhensions de l’armée avant les retrouvailles officielles.

Ouvrir les archives

La reprise des relations diplomatiques entre Paris et Kigali ne signifie pas pour autant que les zones d’ombre sur ce qui s’est passé au Rwanda sont disparues. « Si nous avons commis des fautes au Rwanda, c’est aussi parce que nous étions les seuls à agir », estime Bernard Cazeneuve. Dans Le Monde, l’ancien premier ministre de François Hollande a appelé à ouvrir toutes les archives, aussi bien celles des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Ouganda, du Rwanda, de l’ONU que celles de l’Organisation de l’unité africaine (OUA). La France étant pour l’instant le seul pays à avoir rendu publics autant de documents.

Selon Cazeneuve, ce retour en grâce de la France au Rwanda ne devrait pas non plus empêcher de faire toute la lumière sur les circonstances de l’attentat du 6 avril 1994 qui a abattu l’avion du président Habyarimana. Attentat qui donna le signal de départ du génocide. En novembre 2006, le juge Jean-Louis Bruguière avait accusé l’entourage de Paul Kagame et le Front patriotique rwandais (FPR) d’en être responsables. Une thèse reprise récemment par la journaliste canadienne Judi Rever, qui a publié Rwanda, l’éloge du sang (Max Milo).

L’historien Gérard Prunier décrit Paul Kagame comme « un homme de fer », d’ailleurs responsable de nombreuses exactions pendant la guerre civile. Élu avec 98 % des voix (!) en 2017 et à la tête d’un pays en forte expansion économique, l’homme a de grandes ambitions dans une Afrique aujourd’hui convoitée tant par les Chinois que par les Russes.

« [Kagame] voit bien qu’il a une carte à jouer, déclarait à Ouest Francele grand spécialiste de l’AfriqueAntoine Glaser. Il a une diplomatieinfluente dans toute la région pour devenir un grand leader africain. » On le dit même devenu très proche d’Emmanuel Macron, avec qui il s’entretient d’ailleurs en anglais.

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