Sévices américains dans la prison d'Abou Ghraïb - «Juste pour s'amuser»

La soldate Lynndie England, qui personnifie le scandale de la prison irakienne d’Abou Ghraïb avec sa photo tenant en laisse un détenu nu, a comparu hier devant une chambre d’accusation militaire devant décider si elle sera jugée par une cour mart
Photo: Agence Reuters La soldate Lynndie England, qui personnifie le scandale de la prison irakienne d’Abou Ghraïb avec sa photo tenant en laisse un détenu nu, a comparu hier devant une chambre d’accusation militaire devant décider si elle sera jugée par une cour mart

Fort Bragg — Les soldats américains qui ont infligé des sévices aux détenus irakiens dans la prison d'Abou Ghraïb l'ont fait «pour s'amuser», a déclaré hier un enquêteur de l'armée américaine, au début de l'audience du soldat de première classe Lynndie England devant une commission militaire.

Lynndie England, aujourd'hui enceinte, était devenue le symbole du scandale des sévices infligés à des détenus irakiens par l'armée américaine après la publication dans les médias du monde entier de photos la montrant tenant en laisse, tout sourire, un détenu irakien nu. La commission militaire sera chargée de décider si la jeune femme de 21 ans doit être déférée devant une cour martiale.

Le général Paul Arthur, qui dirige l'enquête interne sur les abus d'Abou Ghraïb, a été le premier témoin à être entendu par les juges du tribunal militaire de Fort Bragg en Caroline du Nord.

Arthur a déclaré que Lynndie England avait affirmé en janvier, dans une déposition sous serment, qu'un de ses supérieurs, le sergent Charles Graner, lui avait dit de poser pour les photos.

Selon les médias américains, Lynndie England attend un enfant de ce même Charles Graner, également accusé dans cette affaire.

«[Elle a dit] que Graner avait proposé qu'elle pose pour une photographie avec lui [le prisonnier]. Et qu'elle pose comme si elle le traînait», a déclaré Arthur, répétant à plusieurs reprises que Lynndie England et d'autres soldats avaient dit qu'ils avaient fait cela pour plaisanter.

«Au fond, c'était juste pour s'amuser [...] et pour passer leur frustration», a-t-il ajouté.

Droite dans ses bottes, England n'a fait aucune déclaration à la presse lorsqu'elle s'est présentée, en treillis et béret en compagnie de ses avocats, devant le colonel Denise Arn dans le cadre d'une enquête relevant de l'article 32.

Elle s'est contentée de répondre par des «Oui, Madame; Non, Madame» aux questions posées par le colonel Denise Arn.

L'audition avait été différée à deux reprises. Outre England et Graner, six autres militaires américains sont également inculpés.

Lynndie England devra répondre de complot en vue de maltraiter des détenus irakiens, de voies de fait sur des prisonniers, d'actes préjudiciables à l'ordre public, d'actes contraires aux bonnes moeurs, de désobéissance aux ordres et de fabrication et possession de photos de nature explicitement sexuelle. Certains de ces chefs d'inculpation ne sont pas liés à l'affaire des sévices d'Abou Ghraïb. Si elle est reconnue coupable, England encourt comme peine maximale la radiation de l'armée et 38 ans de prison.

Pour sa défense, elle a toujours affirmé s'être contentée d'obéir aux ordres de ses supérieurs.

Ses conseillers ont affirmé avoir demandé, en vain, que le vice-président Dick Cheney et le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, soient appelés à la barre comme témoins.

La jeune femme, qui appartient à la 372e compagnie de police militaire stationnée à Fort Bragg, avait été renvoyée d'Irak après le début de sa grossesse.

Sur le terrain militaire, sept Irakiens et quatre militaires américains ont péri ces dernières heures en Irak où le premier ministre, Iyad Allaoui, devait rentrer hier au terme d'une tournée arabe destinée à rallier le soutien des pays de la région. Aux abords de Bakouba, à 65 km au nord de Bagdad, l'explosion d'une voiture piégée à un barrage routier a tué hier six membres de la garde nationale. Six autres militaires irakiens blessés ont été évacués dans un hôpital des environs.

L'attentat, survenu dans ce bastion de la résistance sunnite aux Américains, a été commis par un kamikaze. Un septième Irakien a été tué en début de la matinée dans l'explosion d'une mine dans le quartier de Mansour, dans la capitale. La victime est le chef du commissariat de police du quartier. Deux de ses gardes du corps ont également été blessés.

L'engin a explosé au passage du convoi transportant le colonel Moayad Mahmoud Bachar, patron du commissariat de police de Mamoun. Deux marines américains ont par ailleurs été tués au combat dans la province d'Anbar, dans l'ouest de l'Irak, a annoncé l'état-major américain.

L'un d'entre eux a succombé lundi à ses blessures, le second est décédé hier. Les villes de Falloudja et de Ramadi, bastions de la rébellion irakienne, sont situées dans l'Anbar.

Ces pertes, s'ajoutant à la mort de deux soldats américains tués dans la nuit par une mine à Bagdad, portent à 681 le nombre de militaires américains tués au combat depuis le début de la guerre en Irak, en mars 2003.

Ces violences coïncident avec le retour prévu en Irak d'Allaoui, qui a passé dix jours à tenter de convaincre ses voisins arabes, et tout particulièrement la Syrie, de soutenir son gouvernement de transition au pouvoir depuis le 28 juin.